La Maison Blanche vient de franchir un cap dans l’utilisation de l’intelligence artificielle à des fins de propagande. Jeudi 23 janvier, le compte officiel X de l’administration Trump a publié une photo d’une militante arrêtée, numériquement modifiée pour la montrer en pleurs. Problème : la photo originale, postée 30 minutes plus tôt par le Département de la Sécurité intérieure, montrait la même femme parfaitement calme et digne. Confrontée à l’évidence, la Maison Blanche a confirmé la manipulation et répondu : “Les mèmes continueront.”
Une avocate des droits civiques transformée en pleureuse
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Nekima Levy Armstrong est avocate, ancienne présidente du NAACP de Minneapolis, et dirige le Racial Justice Network. Le 19 janvier, elle a participé à une manifestation pacifique dans l’église Cities Church de St. Paul, au Minnesota. Les manifestants scandaient “ICE out” et réclamaient justice pour Renee Good, une citoyenne américaine tuée par un agent de l’immigration deux semaines plus tôt.
Le détail qui justifiait cette église plutôt qu’une autre : David Easterwood, l’un des pasteurs, est également directeur du bureau local de l’ICE. Un homme de Dieu qui supervise les expulsions la semaine et prêche l’amour du prochain le dimanche. Les manifestants trouvaient la cohabitation discutable.
Jeudi matin, Kristi Noem, secrétaire à la Sécurité intérieure, annonce l’arrestation de Levy Armstrong sur X. Elle joint une photo : l’avocate, menottée, affiche une expression neutre et posée. Trente minutes plus tard, la Maison Blanche publie exactement la même image — à un détail près. Sur la version officielle, Levy Armstrong sanglote, des larmes ruissellent sur son visage, sa bouche est ouverte de détresse, son front plissé d’angoisse.
Le New York Times a passé les deux images dans un système de détection d’intelligence artificielle. Verdict : l’originale est authentique, celle de la Maison Blanche “montre des signes de manipulation”. Autre détail relevé par les observateurs : la peau de Levy Armstrong, qui est noire, apparaît plus foncée dans la version truquée.
“Les mèmes continueront”
Devant l’avalanche de questions, la Maison Blanche n’a pas nié. Elle a confirmé. Le directeur adjoint de la communication, Kaelan Dorr, a répondu sur X : “À ceux qui ressentent le besoin de défendre les auteurs de crimes odieux dans notre pays, je partage ce message : l’application de la loi continuera. Les mèmes continueront.”
Un deepfake publié par le compte officiel du gouvernement américain pour humilier une suspecte avant son procès, qualifié de “mème” par ses auteurs. On appréciera le sens de la nuance démocratique.
JD Vance, vice-président des États-Unis, a de son côté partagé l’image truquée sur son propre compte. La légende désignait Levy Armstrong comme une “agitatrice d’extrême gauche” ayant “orchestré des émeutes dans une église”. Les vidéos de la manifestation montrent des gens qui chantent des slogans. Aucune violence, aucune “émeute”. Mais pourquoi s’embarrasser des faits quand on peut fabriquer des larmes ?
La vidéo qui détruit le narratif
Ironie cruelle : les agents qui ont arrêté Levy Armstrong l’ont filmée pendant toute la procédure. Sept minutes de vidéo où, à aucun moment, elle ne pleure. Elle discute calmement avec les agents, leur dit : “Vous savez que c’est un abus de pouvoir significatif. Parce que je refuse de me taire face à la brutalité de l’ICE.”
Le plus savoureux ? Au début de l’enregistrement, Levy Armstrong demande aux agents pourquoi ils filment. Réponse d’un agent : “On ne veut pas créer un faux narratif.” Trente minutes plus tard, la Maison Blanche créait précisément ce faux narratif, en ajoutant des larmes numériques sur une femme qui n’a jamais pleuré.
Son avocat, Jordan Kushner, présent lors de l’arrestation, a déclaré : “C’est tellement scandaleux que la Maison Blanche invente des histoires sur quelqu’un pour tenter de le discréditer. Elle était complètement calme et posée. Personne ne pleurait. C’est de la diffamation pure.”
Levy Armstrong a été libérée vendredi après qu’un juge a rejeté la demande de détention du gouvernement.
Une pratique qui devient systématique
Ce n’est pas un dérapage isolé. En juillet 2025, le même compte de la Maison Blanche avait publié une photo truquée du représentant démocrate Jimmy Gomez, modifiée pour le montrer en pleurs, avec le surnom “Cryin’ Jimmy”. Son crime : avoir critiqué une opération ICE contre des travailleurs agricoles en Californie.
En mars 2025, une image d’une personne arrêtée avait été transformée dans le style des films du Studio Ghibli — parce que ridiculiser les suspects avec des filtres d’animation japonaise, c’est apparemment la nouvelle communication gouvernementale.
Donald Trump lui-même inonde Truth Social d’images générées par IA : lui tenant un drapeau américain au Groenland aux côtés de JD Vance et Marco Rubio, publié mardi dernier. Le réel ne suffit plus ; il faut le fabriquer.
Le contexte : Minneapolis sous tension
Cette affaire s’inscrit dans un climat explosif. Le 7 janvier, Renee Good, citoyenne américaine de 37 ans, mère de trois enfants, a été abattue par un agent ICE à Minneapolis. Les vidéos montrent une femme tentant de fuir dans sa voiture, tirée à bout portant à travers le pare-brise. Trois balles. Elle n’a percuté personne.
L’administration Trump a immédiatement qualifié la victime de “terroriste domestique” et invoqué la légitime défense. Le maire de Minneapolis, Jacob Frey, a qualifié cette version de “conneries” après avoir visionné les images. Human Rights Watch parle de “meurtre injustifié”. Mais le FBI a pris le contrôle de l’enquête et exclu les autorités locales.
Des milliers de personnes manifestent depuis dans les rues de Minneapolis, par des températures glaciales. C’est dans ce contexte que Levy Armstrong et d’autres ont protesté dans l’église du pasteur-agent ICE. Et c’est dans ce contexte que la Maison Blanche a choisi de fabriquer une fausse image pour l’humilier.
Les implications légales ignorées
Anna Bower, éditrice senior chez Lawfare, souligne que publier une image dégradante et falsifiée d’une suspecte constitue potentiellement une “déclaration extrajudiciaire préjudiciable” qui pourrait compromettre les poursuites. Le gouvernement sabote possiblement son propre dossier pour le plaisir d’un “mème”.
Le journaliste Will Saletan résume : “Nous sommes tous officiellement prévenus que cette Maison Blanche ne ressent aucun scrupule à fabriquer des mensonges évidents, ne concède rien quand ses mensonges sont exposés, et devrait être présumée mensongère en toute matière. Rien de ce qu’elle dit ne devrait être accepté sans confirmation indépendante.”
Walter Scheirer, de l’Université Notre-Dame, note que ces images manipulées sont “désormais monnaie courante en politique partisane” mais qu’il y a “un manque notable de décence quand elles transitent par des canaux de communication officiels du gouvernement”. On pourrait aussi appeler ça de la propagande d’État. Mais chacun ses mots.
L’ère des deepfakes officiels
Le plus inquiétant dans cette affaire n’est pas la manipulation elle-même — les outils existent, n’importe qui peut truquer une photo. C’est l’absence totale de gêne. La Maison Blanche confirme, assume, et promet de continuer. “Les mèmes continueront.”
Il n’existe actuellement aucune loi fédérale interdisant la création et la diffusion d’images numériquement altérées à des fins de propagande politique. Trump a signé le “Take It Down Act” contre les deepfakes à caractère intime, mais rien n’empêche le gouvernement de fabriquer de fausses preuves visuelles contre ses opposants.
Nous sommes entrés dans l’ère où le compte officiel de la Maison Blanche publie des deepfakes pour humilier des citoyens arrêtés, où le vice-président relaie ces faux, et où la seule réponse aux questions est : “Les mèmes continueront.”
Bienvenue en 2026.
Sources
- CBS News
- NBC News
- CBC News

Je suis Ethan, journaliste spécialisé en intelligence artificielle et nouvelles technologies. Je couvre l’actualité de l’IA agentique, des grands modèles de langage et des outils qui transforment nos usages numériques. Mon objectif : rendre accessibles les avancées technologiques les plus complexes, avec rigueur et sans jargon inutile.