Marie Arvand

Pierre Fabre : comment le géant pharma de Castres a mis l’IA entre les mains de ses 10 000 salariés

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Plateforme interne d’IA générative utilisée plus que Word, molécules anti-cancer conçues par algorithme, études cliniques augmentées par intelligence artificielle : les Laboratoires Pierre Fabre, basés dans le Tarn, déploient l’IA à tous les étages. Portrait d’une transformation menée depuis la France profonde.

On pourrait s’attendre à trouver ce genre de transformation chez un géant de la Silicon Valley ou dans les tours de La Défense. Mais c’est à Castres, ville de 40 000 habitants dans le Tarn, que se joue l’une des adoptions les plus massives de l’intelligence artificielle par une entreprise française. Les Laboratoires Pierre Fabre — deuxième groupe pharmaceutique privé français, deuxième laboratoire dermo-cosmétique mondial, 3,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires — ont fait le pari de mettre l’IA entre les mains de l’intégralité de leurs 10 000 collaborateurs.

Un ChatGPT privé pour 10 000 salariés

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Le point de départ, c’est une plateforme baptisée PLA.I.GROUND. Développée en interne à partir de Microsoft Azure et des modèles de Mistral AI, elle fonctionne comme un ChatGPT privé et sécurisé, réservé aux salariés du groupe. L’idée : offrir un accès contrôlé à l’IA générative, sans risque de fuite de données vers l’extérieur.

Les chiffres d’adoption sont frappants. La plateforme compte plus de 3 000 utilisateurs actifs et a accueilli plus de 100 000 conversations. Un quart des salariés l’utilisent de manière régulière. Nicolas Belcourt, responsable gouvernance data et IA chez Pierre Fabre, ne cache pas sa surprise face à la vitesse d’adoption : en termes d’usage d’outils numériques dans le groupe, il se demande si Word est encore davantage utilisé.

Les cas d’usage sont variés. Les collaborateurs s’en servent comme assistant personnel : rédaction de documents, synthèses, traduction, analyse de données, préparation de présentations. Grâce à une couche de RAG (retrieval-augmented generation), chaque salarié peut enrichir ses conversations avec de la donnée propre au groupe, qu’elle soit interne ou externe. L’outil ne se contente pas de répondre de manière générique : il sait parler Pierre Fabre.

Le groupe estime, sur la base de 50 000 usages récents, avoir gagné plusieurs centaines, voire des milliers de jours d’efficience cumulés. La logique est simple : quand chaque utilisation fait économiser 5 à 10 minutes, le gain collectif devient massif à l’échelle de 10 000 personnes.

L’IA pour concevoir des médicaments contre le cancer

Mais Pierre Fabre ne se contente pas d’utiliser l’IA pour la bureautique. Le 9 janvier 2026, le groupe a annoncé une collaboration avec Iktos, leader mondial de l’intelligence artificielle appliquée à la découverte de médicaments. L’objectif : concevoir de nouveaux candidats médicaments à petites molécules en oncologie.

Concrètement, la plateforme d’IA générative d’Iktos conçoit des molécules in silico — c’est-à-dire entièrement par calcul informatique — en les optimisant pour répondre aux critères de réussite d’un projet de recherche. L’IA ne remplace pas les chimistes, mais elle accélère considérablement la phase d’identification des molécules prometteuses, un processus qui peut traditionnellement prendre des années.

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Iktos, fondée en 2016, a levé 15,5 millions d’euros en série A et obtenu une subvention de 2,5 millions d’euros du Conseil européen de l’innovation en 2025. La start-up revendique plus de 60 projets menés avec succès dans la découverte de médicaments. Pour Pierre Fabre, qui développe déjà plusieurs molécules en oncologie de précision ciblant BRAF, MEK et HER2, cette collaboration ouvre un nouveau front dans la lutte contre les tumeurs solides.

Des études cliniques augmentées par l’IA

Quelques semaines plus tard, en février 2026, un autre volet de la stratégie IA de Pierre Fabre s’est concrétisé. Avène, la marque phare du groupe en dermo-cosmétique, a lancé un partenariat avec BotDesign, une HealthTech toulousaine de 13 salariés, pour expérimenter une nouvelle génération d’études cliniques.

Le principe : mener d’abord une étude clinique classique sur 100 patients pour évaluer l’efficacité du soin Avène Cleanance Comedomed+ contre l’acné sévère, puis utiliser l’IA pour augmenter artificiellement l’échantillon jusqu’à 500 patients supplémentaires. Cette méthodologie d’augmentation de données permet de renforcer la puissance statistique et la robustesse des résultats, sans avoir à recruter physiquement des centaines de patients additionnels.

Cette approche a déjà été présentée lors du Congrès international de dermatologie à Rome en juin 2025. Si elle se confirme, elle pourrait transformer la manière dont les laboratoires conçoivent et conduisent leurs essais cliniques — un enjeu majeur dans un secteur où le coût et la durée des études sont des freins permanents à l’innovation.

Un miroir qui diagnostique votre peau

L’IA chez Pierre Fabre va jusqu’au contact direct avec les consommateurs. En partenariat avec CareOS et Revieve, le groupe a installé un miroir intelligent dans le LAB, son concept-store toulousain. L’appareil réalise un diagnostic de peau personnalisé en temps réel, gratuit et accessible à tous les visiteurs. L’IA analyse la peau du visage et propose des recommandations de soins adaptées.

Ce type de dispositif illustre comment l’intelligence artificielle peut créer un pont entre la recherche dermatologique et l’expérience client, en rendant accessible au grand public un niveau d’analyse habituellement réservé aux consultations spécialisées.

250 millions d’euros pour l’industrie 4.0

Derrière ces innovations visibles, Pierre Fabre investit 250 millions d’euros sur cinq ans pour transformer ses usines en sites industriels 4.0. L’automatisation des processus, l’amélioration de la traçabilité et le renforcement de la sécurité sont au cœur de cette mutation, qui inclut la construction d’une nouvelle plateforme logistique internationale prévue pour 2026.

Le groupe, qui réalise 95 % de sa production en France et exporte 70 % de son chiffre d’affaires, doit concilier compétitivité internationale et ancrage territorial. L’IA et l’automatisation sont les leviers qu’il a choisis pour y parvenir.

Une charte éthique et une option “Eco”

Ce qui distingue peut-être le plus l’approche de Pierre Fabre, c’est le cadre qu’il a mis en place autour de l’IA. Le groupe a élaboré une charte IA éthique, et chaque projet d’intelligence artificielle est soumis à un comité d’éthique dédié, chargé de vérifier le respect des réglementations sur la protection des données et les droits des utilisateurs.

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Plus original encore : la plateforme PLA.I.GROUND propose une option “Eco” qui permet de moduler la puissance de calcul utilisée pour chaque requête. L’objectif est de réduire la consommation énergétique liée à l’IA, un sujet de plus en plus prégnant alors que les data centers représentent une part croissante de la facture carbone du numérique. Pierre Fabre appelle cette approche l'”IA frugale” — la volonté de conjuguer innovation et sobriété.

La transformation pilotée depuis Castres, pas depuis Paris

Olivier Siegler, directeur des systèmes d’information du groupe, est arrivé il y a neuf ans pour mener un rattrapage technologique. L’entreprise avait alors sous-investi dans la technologie pendant plusieurs années. Depuis, la DSI a déployé un ERP global dans tous les pays, renforcé la cybersécurité, migré les infrastructures et posé les bases de la stratégie data.

La roadmap IA est pilotée conjointement par la DSI et le Data Office, qui dépend directement de la direction générale. Ce rattachement au plus haut niveau est un signal : l’IA n’est pas un projet IT chez Pierre Fabre, c’est un axe stratégique du groupe.

Le fait que cette transformation soit conduite depuis Castres — et non depuis un siège parisien — n’est pas anecdotique. Il démontre que l’adoption massive de l’IA n’est pas réservée aux métropoles ni aux entreprises nées dans le numérique. Un groupe industriel français, ancré dans son territoire depuis 1962, peut être à la pointe de l’innovation en intelligence artificielle.

Ce qu’il faut retenir

Pierre Fabre montre ce à quoi ressemble une adoption complète de l’IA dans un grand groupe industriel français : une plateforme d’IA générative pour tous les salariés, de la conception de molécules anti-cancer par algorithme, des études cliniques augmentées, un miroir qui diagnostique votre peau, 250 millions d’euros d’investissement industriel, et une charte éthique pour encadrer le tout. Le tout piloté depuis une ville de 40 000 habitants dans le Tarn, avec des modèles d’IA français (Mistral) et des partenaires toulousains (BotDesign). La preuve que l’IA “made in France” n’est pas qu’un slogan.

Je suis Marie, journaliste spécialisée en intelligence artificielle et économie numérique chez LeJourGuinée. Je décrypte les stratégies des géants de la tech, les levées de fonds dans l’IA et les tendances qui redessinent l’économie mondiale.