Audit IA dans la plus grande cave coopérative de Bourgogne, sécateurs connectés à l’intelligence artificielle en Corse, deep learning contre la flavescence dorée en Champagne : dans un secteur en pleine crise, l’intelligence artificielle s’installe concrètement dans les vignes françaises. Tour d’horizon des cas d’usage les plus avancés.
Le vin français traverse une tempête. Chute de la consommation mondiale, surproduction structurelle, 130 millions d’euros débloqués par l’État pour financer l’arrachage de vignes : la filière viticole vit l’une de ses crises les plus profondes. Mais dans ce contexte difficile, certains acteurs prennent un virage que peu auraient imaginé il y a encore deux ans. L’intelligence artificielle, longtemps perçue comme l’apanage des géants technologiques, s’installe dans les chais, dans les rangs de vigne et jusque dans les sécateurs des tailleurs. Non pas pour remplacer les hommes, mais pour leur redonner du temps dans un métier où les bras manquent et où chaque euro compte.
À Lugny, la plus grande cave de Bourgogne fait son audit IA
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La Cave de Lugny, nichée dans le Haut-Mâconnais en Saône-et-Loire, n’est pas n’importe quelle coopérative. Avec 232 vignerons, 1 237 hectares exploités — dont 1 100 en chardonnay — et 6 % de la production totale des vins de Bourgogne en appellation d’origine contrôlée, c’est la première coopérative viticole de la région. C’est aussi l’une des premières à avoir mené un audit d’intelligence artificielle en bonne et due forme.
Stéphane Garrigue, directeur général de la cave, a choisi de procéder avec méthode plutôt qu’avec enthousiasme débridé. En faisant appel au cabinet Niji Conseil, chaque département de la coopérative a listé ses tâches les plus chronophages, ses problèmes récurrents et les outils qui lui manquaient. Le résultat : une trentaine de cas d’usage identifiés, classés dans une matrice croisant facilité de déploiement et niveau d’impact.
Certains sont déjà opérationnels. La responsable qualité, hygiène, sécurité et environnement, Amélie Berthaire, a créé en une demi-heure un assistant QHSE spécialisé dans ChatGPT, qu’elle a nourri de toute la réglementation et des référentiels du métier. Résultat : elle estime gagner jusqu’à la moitié de son temps sur certaines tâches. Elle utilise également l’outil Fireflies pour transcrire et résumer automatiquement ses réunions, et génère ses formations HACCP par IA.
Du côté de la communication, l’outil Power Automate renseigne automatiquement les métadonnées d’une banque de dizaines de milliers de photos non légendées. Copilot résume et compare des cahiers des charges, synthétise les newsletters réglementaires. Power BI fournit des données commerciales ensuite analysées par intelligence artificielle pour préparer des stratégies de négociation par produit.
Mais le projet le plus ambitieux reste à venir. Le planning de vendange du crémant de Bourgogne nécessite aujourd’hui une semaine de travail, avec des mises à jour quotidiennes. L’objectif : automatiser la création de ces plannings et l’envoi de SMS aux viticulteurs via Power Automate et Google App Script. La cave imprime et découpe actuellement 4 000 cartes vendange par an — un processus que la dématérialisation par IA pourrait rendre obsolète.
Toutes les pistes n’ont pas abouti. La maintenance prédictive des appareils de chai, qui aurait nécessité l’analyse automatique de schémas électriques complexes, a été mise en pause. La technologie n’est pas encore assez mature pour ce type de tâche. Un constat lucide, caractéristique de la démarche méthodique adoptée par la cave.
En Corse, des sécateurs connectés et un vignoble piloté par IA
À 800 kilomètres de Lugny, un autre viticulteur illustre l’adoption de l’IA par un tout autre angle. Stefanu Venturini, à la tête de trois domaines en Corse dont le Domaine Etrusca, utilise depuis deux ans Aptimiz, une solution française de gestion du temps de travail par intelligence artificielle.
Le principe est simple et redoutablement efficace. Des puces GPS sont installées sur chaque véhicule, chaque outil, chaque salarié via un boîtier connecté. L’application trace tous les mouvements, et une IA interprète les données pour comprendre automatiquement les types d’interventions réalisées, parcelle par parcelle. Aucune saisie manuelle n’est nécessaire.
Avec trois domaines distants de 20 kilomètres, Venturini pensait d’abord optimiser ses déplacements. Mais les bénéfices se sont révélés bien plus larges. En analysant les données de sa deuxième saison d’utilisation, il a découvert qu’une de ses machines avait effectué 600 heures de travail — l’équivalent de quatre mois d’un salarié à temps plein. Cette donnée l’a conduit à envisager l’achat d’un tracteur moins coûteux, spécialisé pour le labour, au lieu de mobiliser un engin équipé d’une cabine pressurisée.
Aptimiz a également révélé que sur cinq broyeurs, l’un avait couvert 150 hectares dans l’année contre 30 pour chacun des quatre autres. Ce type d’information permet d’anticiper les commandes de consommables, de programmer les révisions et de rationaliser la flotte.
Le partenariat récent entre Aptimiz et Infaco, leader mondial du sécateur électrique, pousse la logique encore plus loin. Les sécateurs connectés F3020 et F3015 transmettent en temps réel les données de taille : avancement, performance par tailleur, cartographie des ceps malades ou manquants repérés par GPS pendant l’opération. Le chef d’exploitation peut suivre l’avancement depuis son bureau et ajuster les équipes en conséquence.
Pour un vigneron engagé dans le Plan méditerranéen de travail sur les émissions, le traçage automatique de tous les déplacements et interventions permet aussi de calculer précisément les émissions de gaz à effet de serre de l’exploitation — un avantage collatéral non négligeable.
En Champagne, l’IA détecte la flavescence dorée mieux que l’œil humain
La viticulture de précision atteint un autre niveau en Champagne, où la filière fait face à une menace existentielle : la flavescence dorée. Cette maladie incurable, transmise par une cicadelle, a vu le nombre de pieds contaminés par son variant le plus épidémique, le M54, multiplié par dix en une seule année. Quand elle touche un cep, il n’y a pas d’autre solution que l’arrachage.
L’effort de surveillance est colossal. À l’automne 2025, vignerons et techniciens ont prospecté 22 350 hectares lors de 264 demi-journées. Le Comité Champagne a envoyé 27 000 convocations. Quelque 480 viticulteurs référents et 80 experts volontaires ont encadré ces prospections. Pourtant, les 35 000 hectares que compte l’appellation n’ont pas tous pu être visités. L’usure guette, et l’œil humain, aussi entraîné soit-il, ne détecte qu’environ 50 % des pieds infectés.
C’est là qu’intervient le projet DASY — Détection Automatisée des Symptômes de jaunisses. Initié en 2022 par le Comité Champagne en partenariat avec le CReSTIC de l’Université de Reims Champagne-Ardenne et la société Segula, le projet utilise le deep learning pour analyser des images de feuilles de vigne et identifier les symptômes de la maladie.
Les résultats présentés le 29 janvier 2026 lors d’une conférence d’InterLoire à Saumur sont spectaculaires : les modèles d’IA atteignent des taux de détection compris entre 80 et 94 % selon les conditions, contre 50 % pour l’œil humain. Le travail se concentre notamment sur le chardonnay, cépage sur lequel les symptômes sont les plus difficiles à distinguer visuellement.
Des défis restent à relever. La variabilité interannuelle des images — liée à la luminosité, au stress hydrique, à la poussière — complique la généralisation des modèles. La localisation centimétrique par GPS RTK est nécessaire pour permettre une intervention ciblée sur les ceps détectés. Mais la direction est claire : à terme, des caméras embarquées sur des véhicules ou des drones pourraient scanner des parcelles entières en une fraction du temps nécessaire à la prospection pédestre.
Le Comité Champagne collabore en parallèle avec des entreprises d’imagerie agronomique comme Chouette et Vitivisio, déjà actives dans la région. Un autre projet, MarkFD, lancé début 2025 avec l’INRAE et l’IFV, cherche à identifier des marqueurs moléculaires de moindre sensibilité à la maladie pour les intégrer dans des variétés résistantes.
Le jumeau numérique, prochaine frontière de la vigne connectée
Au-delà des usages déjà déployés, une technologie plus ambitieuse se profile : le jumeau numérique viticole. Le projet TwinFarms, lauréat du Programme national de recherche Agroécologie et Numérique copiloté par l’INRAE et l’INRIA dans le cadre de France 2030, vise à déployer neuf démonstrateurs de jumeaux numériques agricoles à travers la France sur 48 mois.
Parmi les partenaires, Exxact Robotics — filiale du groupe Exel Industries basée à Épernay, au cœur du vignoble champenois — travaille sur le volet viticole. Guillaume Paire, responsable produits viticulture, a présenté le concept lors de la conférence InterLoire : un jumeau numérique viticole est une réplique virtuelle d’une parcelle, alimentée en continu par des capteurs de sol, de météo et de végétation, capable de simuler le comportement de la vigne et de prédire ses besoins.
Les applications sont vastes : optimisation de l’irrigation, anticipation des traitements, évaluation de scénarios de changement de cépage ou de mode de conduite avant toute intervention physique. Pour une filière confrontée au changement climatique et à la nécessité de réduire les intrants, la capacité de tester virtuellement des décisions avant de les appliquer au vignoble pourrait changer la donne.
Le consortium TwinFarms mobilise une quarantaine de personnes — chercheurs, ingénieurs, doctorants — et associe l’ACTA, AgroParisTech, Télécom Paris, UniLaSalle et les Chambres d’agriculture de France.
Dans le Var et en Gironde, l’IA au service du commerce et de la gestion
L’adoption de l’IA dans la filière viticole ne se limite pas aux vignobles d’excellence. À la cave coopérative d’Estandon, à Brignoles dans le Var, le directeur Philippe Brel a déployé l’IA dans les ressources humaines, le juridique, la qualité et les achats. Il la compare à un stagiaire ou un assistant, capable de traiter le travail à faible valeur ajoutée mais essentiel et chronophage.
Sa vision est ambitieuse : il imagine que les méthodes de planification industrielle de type DDMRP, aujourd’hui réservées aux grands groupes faute de moyens, deviendront accessibles aux PME viticoles grâce à l’IA. En clair, les caves coopératives disposeront d’outils de gestion des stocks et de planification comparables à ceux d’Amazon.
En Gironde, Damien Malejacq, directeur marketing de la cave Tutiac, utilise l’IA générative pour créer en une matinée des packshots avec mises en situation réalistes au Japon, au Brésil ou en Afrique du Sud — un travail qui aurait nécessité un budget de plusieurs milliers d’euros en studio photo. Il a créé des assistants IA qu’il a partagés avec son équipe. Le verdict est unanime : personne ne veut revenir en arrière.
Un secteur en crise qui mise sur l’intelligence
La viticulture française est à un carrefour. Avec 130 millions d’euros consacrés à l’arrachage de vignes en 2026, la réduction du vignoble est officiellement engagée. La consommation de vin recule depuis deux décennies, les coûts de production augmentent, et la main-d’œuvre se raréfie.
Dans ce contexte, l’IA n’est pas un gadget ni un effet de mode. C’est un outil de survie économique. Quand une responsable qualité gagne la moitié de son temps grâce à un assistant IA qu’elle a créé en trente minutes, quand un vigneron corse identifie qu’il peut économiser un tracteur grâce aux données collectées automatiquement, quand un algorithme détecte une maladie mortelle avec un taux de réussite presque deux fois supérieur à celui d’un expert humain — la question n’est plus de savoir si la filière adoptera l’IA, mais à quelle vitesse.
Le Salon de l’Agriculture 2026, qui se tient actuellement à Paris, fait d’ailleurs de l’IA agricole l’un de ses thèmes majeurs. La Ferme Digitale y célèbre ses 10 ans avec un hackathon dédié à l’IA au service de l’agroécologie. Les coopératives comme Valsoleil y présentent leurs retours d’expérience terrain.
Des vignobles du Mâconnais aux coteaux champenois, des maquis corses aux collines du Var, l’intelligence artificielle ne remplace pas le vigneron. Elle lui donne des yeux pour voir ce qu’il ne voyait pas, du temps pour se concentrer sur ce qui compte, et des données pour décider avec plus de certitude dans un monde qui en offre de moins en moins.
Sources principales : Réussir Vigne (dossier « Ils gagnent du temps grâce à l’IA », 2 février 2026) • Vitisphere (conférence InterLoire, 30 janvier 2026) • La Champagne Viticole (projet DASY)

Je suis Steven, journaliste tech chez LeJourGuinée. Je couvre l’impact de l’intelligence artificielle sur les secteurs traditionnels comme l’industrie, la santé et l’éducation. Mon rôle : montrer comment les innovations technologiques transforment concrètement notre quotidien.