Votre enfant est en seconde. Il rentre le soir, pose son sac, ouvre une application sur son téléphone. Un algorithme lui propose un exercice de mathématiques. Pas n’importe lequel : celui que la machine a calculé comme étant juste assez difficile pour le faire progresser sans le décourager. L’exercice d’après sera différent de celui de son voisin de classe. Et de celui de tous les autres lycéens de France.
Ce n’est pas de la science-fiction. C’est MIA Seconde, et depuis septembre 2025, 800 000 élèves français y ont accès. La France est le premier pays au monde à déployer une intelligence artificielle adaptative gratuite pour une classe d’âge entière. Et ce n’est que la partie visible d’une transformation silencieuse qui touche l’école de la maternelle au lycée, du CP d’une petite commune du Tarn aux amphithéâtres de Sciences Po Paris.
MIA Seconde : 800 000 cobayes ou 800 000 chanceux ?
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L’histoire commence en décembre 2023. Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation, réagit aux résultats décevants de l’étude PISA. Parmi les mesures annoncées : la généralisation d’un outil de remédiation en français et en mathématiques dopé à l’intelligence artificielle. L’outil s’appelle MIA — pour Modules Interactifs Adaptatifs — et il est développé par EvidenceB, une startup parisienne cofondée par Thierry de Vulpillières, ancien directeur des partenariats éducatifs chez Microsoft.
Le principe est redoutable de simplicité. L’élève passe un test de positionnement. L’IA analyse ses réponses — pas seulement si elles sont justes ou fausses, mais aussi le temps de réponse, les hésitations, les schémas d’erreur. Puis elle construit un parcours d’exercices unique, calibré pour maintenir l’élève dans ce que les chercheurs appellent la « zone proximale de développement » : assez difficile pour stimuler, pas assez pour décourager.
Derrière cette mécanique, six algorithmes travaillent en parallèle. L’un d’entre eux, baptisé ZPDES, est issu d’un transfert de recherche de l’INRIA Bordeaux. Il s’appuie sur un concept du psychologue soviétique Lev Vygotski : pour faire progresser un élève, il faut lui proposer des exercices légèrement au-dessus de son niveau actuel. L’algorithme ouvre une nouvelle zone de compétence quand l’élève atteint 60 % de réussite et ferme une activité quand il dépasse 80 %.
Le résultat : aucun élève ne suit jamais le même parcours qu’un autre. 20 000 exercices répartis en 24 modules — 16 en français, 8 en mathématiques — conçus par 14 chercheurs et laboratoires avec une quarantaine d’enseignants. Le tout hébergé par Docaposte, filiale de La Poste certifiée SecNumCloud.
La phase pilote dans 300 lycées a produit des chiffres qui méritent qu’on s’y arrête. Entre novembre 2024 et mai 2025, les lycéens ont réalisé plus de 4 millions d’exercices sur la plateforme. Et le résultat le plus frappant : les 15 % d’élèves les plus en difficulté lors des tests de positionnement sont ceux qui ont affiché les courbes de progression les plus fortes. L’IA adaptative ne creuse pas les écarts. Elle les réduit.
Il faut cependant nuancer. Le SNES (Syndicat national des enseignements de second degré) a pointé une expérimentation « floue et insuffisante ». L’évaluation d’impact, menée conjointement par le programme IDEE et le département d’économie de Sciences Po Paris, porte sur 500 lycées et 20 000 élèves avec quatre cohortes distinctes. Les résultats complets n’ont pas encore été publiés.
Ce qui est certain, c’est que le taux d’adoption est élevé : 94 % des élèves ayant accès à la plateforme l’ont utilisée, selon EvidenceB. Un chiffre qui s’explique en partie par la souplesse du dispositif : MIA Seconde fonctionne en classe, à la maison, sur smartphone ou tablette. L’enseignant peut créer des parcours sur mesure avec le mode « Compil », ou laisser l’IA guider l’élève en autonomie. Un mode « Duo » permet même le travail en binôme mentor-mentoré.
Avant le lycée, l’IA est déjà dans les cartables du CP
MIA Seconde n’est pas née de nulle part. Depuis 2019, le ministère de l’Éducation nationale finance le Partenariat d’Innovation en Intelligence Artificielle (P2IA), qui a mis cinq solutions d’IA adaptative entre les mains des enseignants du cycle 2 — du CP au CE2.
En mathématiques, trois outils se partagent le terrain. Adaptiv’Math, également développé par EvidenceB, fonctionne sur le même principe d’algorithme adaptatif : un test initial constitue des groupes d’élèves, puis un moteur de personnalisation dynamique ajuste les exercices au fil de la progression. L’algorithme reconfigure régulièrement les groupes en fonction des résultats.
Mathia, conçu par Prof en Poche, prend un virage plus ludique. Les élèves progressent en collectionnant des étoiles dans un univers de jeu. L’application couvre 55 compétences clés du programme de cycle 2 et propose un dialogue en langage naturel — l’élève apprend en parlant à une mascotte. Mathia développe actuellement une version cycle 3.
En français, Lalilo et Navi offrent des parcours personnalisés de lecture et d’écriture. Navi se concentre sur la remédiation et la mémorisation des compétences de lecture.
Les chiffres d’ensemble sont significatifs. Lors de l’année scolaire 2023-2024, plus de 53 000 professeurs et 1,3 million d’élèves utilisaient ces ressources numériques en classe. Le programme s’étend : un P2IA cycle 3 a été lancé en février 2024 pour les mathématiques, le français et les langues vivantes. Un P2IA cycle 4 est en préparation.
Captain Kelly : quand l’IA parle anglais dans une école du Tarn
À l’école Jean-Louis Étienne de Briatexte, dans le Tarn, les élèves de CP, CE1, CE2 et CM1 ont découvert un drôle de personnage. Captain Kelly n’a ni bras ni jambes. Ce n’est pas une voix de synthèse non plus : c’est la voix d’une vraie comédienne anglophone, embarquée dans un assistant vocal alimenté par l’intelligence artificielle.
Le dispositif, impulsé par le ministère de l’Éducation nationale et développé par Belin Éducation, met la reconnaissance vocale et la synthèse de parole au service de l’apprentissage de l’anglais en école élémentaire. Le matériel est volontairement simple : un smartphone servant de télécommande pour l’enseignant, une tablette ou une enceinte connectée pour les élèves, des cartes illustrées et un guide pédagogique. Aucune connexion internet n’est nécessaire pendant les séances — un atout majeur en zone rurale.
L’enseignant sélectionne une activité parmi plus de 300 proposées — écouter, répéter, chanter, jouer, découvrir la culture anglophone. Les élèves interagissent à la voix. Captain Kelly analyse leur prononciation et ajuste le niveau. Ce qui change tout par rapport à une simple bande son : l’IA est capable d’instaurer un échange, de créer l’illusion d’une conversation.
Le retour du terrain est éloquent. Selon Marc Lopes, qui pilote le projet au ministère, Captain Kelly est particulièrement apprécié des enseignants les moins à l’aise avec l’enseignement de l’anglais. En Haute-Garonne, à l’école Germaine Barès d’Aspet, l’expérimentation a confirmé que le dispositif fonctionne même sans Wi-Fi — un point crucial pour les écoles rurales d’Occitanie.
À Briatexte, les premiers retours soulignent l’enthousiasme des élèves. La reconnaissance vocale a quelques ratés — il faut parfois répéter, se tenir à cinq centimètres du micro — mais la dynamique pédagogique est réelle. Les enseignants qui s’y sont essayés travaillent désormais sur les modalités d’organisation : classe entière, petit groupe, coin regroupement. L’outil ne remplace pas le professeur. Il lui donne un binôme anglophone permanent.
Pix IA : la France forme ses élèves à comprendre l’IA
Le 5 février 2026, un nouveau parcours est devenu accessible à tous les collégiens et lycéens volontaires sur la plateforme Pix. Son nom : Pix IA. Son objectif : former les élèves à comprendre, utiliser et questionner l’intelligence artificielle.
Le dispositif, testé depuis la rentrée 2025 dans plusieurs établissements pilotes, sera obligatoire dès la rentrée 2026 pour tous les élèves de 4e, de 2nde générale et de 1re année de CAP. Ce n’est pas un gadget : le parcours couvre les bases du prompting — comment poser des questions à une IA —, le fonctionnement des IA génératives, la gestion des données personnelles et les impacts environnementaux.
La certification Pix est déjà obligatoire en classe de 3e et en terminale. La nouveauté, c’est l’ajout d’un bloc spécifiquement consacré à l’IA, avec des modules d’apprentissage interactifs et un diagnostic personnalisé. Benjamin Marteau, directeur du GIP Pix, résume l’ambition : la plateforme ne se contente plus de tester les compétences numériques. Elle les enseigne, avec un programme adapté au profil de chaque élève.
La démarche est sans équivalent en Europe. La France est le seul pays du continent à avoir rendu obligatoire une formation à l’IA pour une classe d’âge entière. Pix opère déjà dans une trentaine de pays, dont la Belgique, l’Espagne, l’Italie et l’Autriche.
Pour les parents, cela signifie concrètement que leur enfant en 4e apprendra à distinguer un contenu généré par une IA d’un contenu humain, à formuler des requêtes efficaces et à comprendre ce que deviennent ses données quand il utilise ChatGPT. Soit exactement les compétences que 90 % des élèves de seconde exercent déjà quotidiennement — mais sans formation.
20 millions d’euros pour une IA souveraine au service des profs
Pendant que les élèves s’acculturent à l’IA, les enseignants restent largement en retrait. Selon le ministère, moins de 20 % des professeurs utilisent régulièrement l’IA dans leur pratique professionnelle — alors que la grande majorité des élèves et des étudiants s’en servent déjà.
Pour combler ce fossé, un appel à projets de 20 millions d’euros, financé par France 2030, a été lancé à l’été 2025. L’objectif : développer une IA souveraine, ouverte et évolutive, spécifiquement conçue pour les enseignants. L’outil sera disponible dès l’année scolaire 2026-2027 et devra aider les professeurs dans la préparation des cours, l’évaluation des élèves et la différenciation pédagogique.
Le mot « souverain » n’est pas anodin. Le cadre d’usage de l’IA en éducation, publié par le ministère en juin 2025 après une consultation menée sur l’ensemble du territoire, pose des garde-fous clairs : respect du RGPD, de la loi SREN, du règlement européen sur l’IA. L’intelligence artificielle doit assister l’enseignant, jamais le remplacer. Les données des élèves ne doivent pas alimenter des modèles commerciaux.
L’Inspection générale de l’éducation (IGESR) a rendu en mai 2025 un rapport qui identifie le manque de formation comme le frein principal à l’adoption. L’enquête, menée auprès de 4 943 enseignants dans cinq académies, est sans ambiguïté : tous les publics interrogés — élèves, enseignants, cadres — pointent le même obstacle.

Nao, le robot qui aide les enfants autistes
À l’unité d’enseignement maternelle autisme (UEMA) de Quétigny, en Bourgogne, un robot de 58 centimètres est devenu l’assistant de la maîtresse. Nao, robot humanoïde conçu par SoftBank Robotics, travaille avec des enfants de 3 à 5 ans présentant des troubles du spectre autistique. Vocabulaire, motricité, attention conjointe : le robot propose des exercices individuels ou collectifs, filmés à chaque séance pour être analysés par des neuropsychiatres.
L’initiative, portée par l’Académie de Dijon et l’Observatoire des ressources numériques adaptées (Orna) de l’INSHEA, a fait l’objet d’un film pédagogique documentant les bénéfices observés. Le programme ASK NAO (Solution autisme pour les enfants) s’appuie sur des recherches qui montrent que les enfants autistes répondent souvent mieux à un robot qu’à un interlocuteur humain — le comportement prévisible et répétable de la machine réduit l’anxiété sociale.
Les applications personnalisées de Nao permettent de créer un comportement adapté à chaque enfant. Le robot encourage les questions spontanées, réduit les comportements stéréotypés pendant les séances et capte l’attention plus efficacement que les approches traditionnelles. Des associations comme Autistes sans Frontières ont distribué des robots Nao à travers la France — pendant le confinement, l’un d’eux donnait même des cours de mathématiques aux enfants de l’association Entraide Autisme Val d’Oise.
Ce que l’IA change vraiment dans la salle de classe
Récapitulons. Un élève français peut désormais croiser l’intelligence artificielle à chaque étape de sa scolarité. En CP, Captain Kelly lui apprend l’anglais. Du CP au CE2, Adaptiv’Math ou Mathia personnalisent ses exercices de mathématiques. En 4e, Pix IA lui enseigne le fonctionnement des algorithmes qu’il utilise déjà. En seconde, MIA Seconde construit un parcours de remédiation sur mesure. Dans une UEMA, un robot Nao l’aide à communiquer.
Ce continuum n’existait pas il y a trois ans. Il ne s’est pas construit dans un laboratoire de la Silicon Valley, mais dans des bureaux du ministère de l’Éducation nationale, des labos de l’INRIA Bordeaux et de Sorbonne Université, des classes de Briatexte et de Quétigny. Les technologies sont françaises ou européennes. Les données restent sur des serveurs certifiés. Les algorithmes sont ouverts à l’évaluation scientifique.
Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Les deux, probablement. L’IA adaptative promet de réduire les inégalités scolaires en offrant à chaque élève un accompagnement personnalisé que même le meilleur professeur ne peut assurer seul face à 30 élèves. Mais elle soulève aussi des questions que le cadre d’usage ministériel ne tranche pas entièrement. Que se passe-t-il quand un algorithme connaît mieux les faiblesses cognitives d’un enfant que ses parents ? Qui est responsable si l’IA se trompe dans son diagnostic ? Comment garantir que la personnalisation ne devienne pas un enfermement dans un profil ?
Ces questions ne sont pas théoriques. Elles se posent maintenant, dans les 800 000 foyers dont un enfant utilise MIA Seconde ce soir.

Je suis Ethan, journaliste spécialisé en intelligence artificielle et nouvelles technologies. Je couvre l’actualité de l’IA agentique, des grands modèles de langage et des outils qui transforment nos usages numériques. Mon objectif : rendre accessibles les avancées technologiques les plus complexes, avec rigueur et sans jargon inutile.