Le Français qui a inventé le deep learning lance AMI Labs pour créer une IA « qui comprend le monde physique ». Avant même d’exister, sa startup affole les investisseurs. Et c’est Paris qu’il a choisi comme quartier général.
Le pionnier du deep learning se lance en solo
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Yann LeCun a officiellement confirmé le 19 décembre la création d’AMI Labs — Advanced Machine Intelligence Labs. Après 12 ans chez Meta comme Chief AI Scientist, le Franco-Américain de 64 ans quitte le géant de Mark Zuckerberg pour bâtir ce qu’il considère comme « la prochaine grande révolution de l’IA ».
Et les investisseurs se bousculent déjà. Selon le Financial Times, AMI Labs négocie une levée de fonds de 500 millions d’euros qui valoriserait l’entreprise à 3 milliards d’euros. Avant même son lancement officiel prévu en janvier 2025.
Pour une startup qui n’a encore rien produit, c’est l’une des plus grosses levées de l’histoire de l’IA.
« La Silicon Valley est hypnotisée par les LLM »
Pourquoi les investisseurs parient-ils autant sur un homme et une vision ? Parce que LeCun n’est pas n’importe qui — et parce qu’il promet de faire ce que personne d’autre ne fait.
Sa thèse est provocatrice : les grands modèles de langage (LLM) comme ChatGPT, Claude ou Gemini sont une impasse. « Nous n’atteindrons jamais l’intelligence humaine en scalant les LLM », a-t-il déclaré sur le podcast Big Technology. Ces modèles se contentent de prédire le mot suivant. Ils ne comprennent rien au monde réel.
« La Silicon Valley est complètement hypnotisée par les modèles actuels d’IA générative », a-t-il lancé lors de la conférence AI-Pulse à Paris. « Pour poursuivre ce type de nouvelle recherche, il faut sortir de la Valley — et venir à Paris. »
AMI Labs développera des « world models » — des systèmes d’IA capables de comprendre la physique, de maintenir une mémoire persistante, de raisonner et de planifier des séquences d’actions complexes. Pas juste de générer du texte.
Paris plutôt que San Francisco
Le choix de Paris comme siège n’est pas anodin. LeCun, né à Soisy-sous-Montmorency, a toujours défendu les talents européens. C’est lui qui avait convaincu Meta d’ouvrir son laboratoire FAIR à Paris en 2015.
« Pour poursuivre ce type de recherche fondamentale, il faut s’éloigner de la Valley », insiste-t-il. Paris offre des ingénieurs de haut niveau issus des grandes écoles, des politiques favorables aux startups, et un écosystème IA en pleine croissance.
AMI Labs sera une entité mondiale avec des équipes de recherche dans plusieurs pays, mais le cœur battra en France.
Alexandre LeBrun aux commandes
LeCun sera président exécutif (Executive Chairman), mais il a choisi un CEO opérationnel : Alexandre LeBrun, polytechnicien et fondateur de Nabla, une startup française spécialisée dans les assistants IA pour médecins.
LeBrun n’est pas un inconnu. Avant Nabla, il travaillait chez Nuance Communications au début des années 2010 — l’entreprise qui propulsait Siri à ses débuts. Il a ensuite fondé et vendu plusieurs startups de traitement du langage naturel, dont une à Facebook.
« Nous avons plus que triplé notre ARR cette année. Direction le milliard ! », a écrit LeBrun en annonçant son départ de Nabla. Il restera président et Chief AI Scientist de sa startup santé, qui a signé un partenariat stratégique avec AMI Labs.
Nabla bénéficiera d’un accès prioritaire aux technologies de « world models » d’AMI pour développer des systèmes d’IA agentiques certifiables FDA dans le secteur de la santé.
Une valorisation qui interroge
Trois milliards d’euros pour une entreprise qui n’existe pas encore. Le chiffre fait tiquer certains observateurs qui y voient un nouveau signe de bulle spéculative dans l’IA.
Mais dans le contexte actuel, c’est presque raisonnable. Pour comparaison : Thinking Machines Lab, la startup de Mira Murati (ex-CTO d’OpenAI), a été valorisée 12 milliards de dollars dès son seed round. Safe Superintelligence, fondée par Ilya Sutskever (ex-Chief Scientist d’OpenAI), pèse déjà près de 30 milliards de dollars.
Et LeCun a plus de « street cred » que quiconque dans le domaine. Prix Turing 2018 — le « Nobel de l’informatique » — aux côtés de Geoffrey Hinton et Yoshua Bengio, il est considéré comme l’un des trois « pères du deep learning ». Ses travaux sur les réseaux de neurones convolutifs dans les années 1980 ont posé les bases de la reconnaissance d’images moderne.
La deuxième vague des startups IA
Le départ de LeCun s’inscrit dans une tendance plus large : l’exode des scientifiques fondateurs vers leurs propres ventures.
Ilya Sutskever a quitté OpenAI dans des conditions chaotiques après des désaccords avec Sam Altman. Mira Murati a fait de même. Chez Google DeepMind, plusieurs chercheurs clés sont partis lancer leurs projets. Même chez Anthropic, des mouvements se dessinent.
Ces scientifiques ont contribué à créer les premières générations de modèles. Ils estiment maintenant que leurs anciens employeurs font fausse route — ou vont trop lentement. Ils veulent pousser la technologie vers un niveau supérieur, sans les contraintes des grandes entreprises.
« Je crée une startup pour continuer le programme de recherche AMI que je poursuis depuis plusieurs années avec mes collègues de FAIR, de NYU et au-delà », a écrit LeCun sur les réseaux sociaux. L’objectif : « des systèmes qui comprennent le monde physique, ont une mémoire persistante, peuvent raisonner et planifier des séquences d’actions complexes ».
Meta perd son visionnaire
Chez Meta, le départ de LeCun marque la fin d’une époque.
Selon plusieurs sources, le laboratoire FAIR — Facebook AI Research — « meurt à petit feu » depuis que Meta a réorienté ses priorités vers des produits IA commerciaux plutôt que vers la recherche fondamentale. Plus de la moitié des auteurs du papier de recherche original sur Llama auraient quitté l’entreprise dans les mois suivant sa publication.
La direction de l’IA chez Meta est désormais confiée à Alexandr Wang, fondateur de Scale AI, avec une approche plus orientée produit.
Meta ne participera pas à la levée de fonds d’AMI Labs, mais les deux entités prévoient un partenariat qui permettra à LeCun de poursuivre ses recherches tout en maintenant des liens avec son ancien employeur.
Dix ans pour changer l’IA
LeCun ne promet pas de résultats immédiats. Il a estimé que les « world models » pourraient nécessiter environ une décennie pour atteindre leur maturité. C’est un horizon de recherche à long terme, pas un produit commercial à court terme.
La concurrence sera rude. World Labs, fondée par Fei-Fei Li (autre légende de l’IA), travaille sur des problématiques similaires et a levé 230 millions de dollars en 2024. Google DeepMind continue de développer des systèmes capables de planification avec MuZero et Dreamer. Les entreprises de véhicules autonomes comme Wayve investissent massivement dans la modélisation du monde pour améliorer perception et contrôle.
Mais si quelqu’un peut réinventer l’IA, c’est probablement l’homme qui l’a inventée la première fois.
Sources : Financial Times, TechCrunch

Je suis Ethan, journaliste spécialisé en intelligence artificielle et nouvelles technologies. Je couvre l’actualité de l’IA agentique, des grands modèles de langage et des outils qui transforment nos usages numériques. Mon objectif : rendre accessibles les avancées technologiques les plus complexes, avec rigueur et sans jargon inutile.