Ethan

Ibou Explorer : Xavier Niel parie sur le moteur français qui tourne le dos à Google Discover

Babbar, ia, IA générative, intelligence artificielle, moteur de recherche, Sylvain Peyronnet, Xavier Niel

Évreux, 25 mars 2026. Dans un communiqué cosigné par les deux fondateurs, la société Babbar annonce simultanément deux nouvelles : Xavier Niel entre au capital, et la bêta publique d’Ibou Explorer s’ouvre à tous. Un mois plus tard, le système de recommandation tourne à plein régime, l’index continue de grossir, et l’équipe affine un produit pensé comme l’exact contraire de Google Discover. Derrière cette annonce : six ans d’infrastructure propriétaire, deux crawlers opérationnels, et un objectif tenu publiquement de livrer un moteur de recherche conversationnel complet d’ici fin 2026.

Six ans de construction silencieuse

Ibou n’est pas un projet sorti de nulle part. Derrière ce moteur se trouvent Sylvain Peyronnet, ancien Chief Science Officer de Qwant parti en 2019, et Guillaume Pitel, docteur en informatique et linguistique computationnelle. Ensemble, ils ont cofondé Babbar la même année, d’abord spécialisée dans les outils SEO professionnels (Babbar, YourTextGuru), avant de pivoter vers le moteur conversationnel. Le projet Ibou a été annoncé publiquement fin juillet 2025, sur le Substack de l’équipe et dans la presse spécialisée.

L’entreprise est implantée à Évreux, dans l’Eure. Quatorze personnes y travaillent, partagées entre la Normandie et le télétravail. Le tour de financement de 2021 avait déjà associé Go Capital, Bpifrance et Normandie Participations, pour 2,1 millions d’euros. Cinq ans plus tard, Xavier Niel rejoint ces investisseurs historiques. Le montant de la levée n’a pas été communiqué. Selon Sylvain Peyronnet, la rencontre s’est faite autour d’une conviction commune : il est possible de construire un moteur de recherche qui respecte à la fois les utilisateurs et les créateurs de contenu.

L’infrastructure accumulée en six ans place Babbar dans une position rare en Europe. Deux crawlers tournent en parallèle. Le premier, Barkrowler, traite entre 2 et 4 milliards de pages par jour. Le second, IbouBot, dédié au moteur, figure parmi les tout premiers bots européens dans la catégorie moteur de recherche selon Cloudflare Radar (huitième position). Au total, 3 300 milliards de pages ont été crawlées depuis la création de Babbar. L’index actif d’Ibou dépasse les 500 milliards de pages, tandis que l’index Babbar global atteint 1 500 milliards. Le graphe de liens, autrefois plus large, a été volontairement réduit à 7 000 milliards pour rehausser les exigences de qualité.

Point central martelé par les fondateurs : Ibou ne dépend d’aucune API tierce. Index, crawl et ranking sont propriétaires. Sylvain Peyronnet le dit sans détour : “Nous ne sommes pas le « nouveau Qwant » ni le « Google français ». On est Ibou, avec notre propre vision et notre propre modèle.” La pique vise les tentatives précédentes de moteurs européens, qui reposaient à plus de 60 % sur Bing. L’infrastructure est hébergée en France, chez OVH et Scaleway. Les capitaux sont désormais 100 % français.

Ibou Explorer : l’anti-Google Discover

Le produit accessible en bêta publique depuis le 25 mars s’appelle Ibou Explorer. C’est un système de recommandation de contenus, comparable à Google Discover, mais construit sur une philosophie radicalement opposée. Là où Google Discover optimise l’engagement, Ibou Explorer mise sur la qualité éditoriale et le pluralisme. Sylvain Peyronnet ne mâche pas ses mots : “Google Discover optimise l’engagement. Le résultat, on le connaît : du clickbait, des contenus IA générés en masse, de la désinformation.”

A lire :  4 livres sur l'intelligence artificielle : notre sélection pour tous les profils

Le constat est étayé par des chiffres préoccupants pour l’écosystème éditorial. Le taux de clics a chuté de près de moitié sur les requêtes avec AI Overviews chez Google, et seulement 1 % des utilisateurs cliquent sur les liens cités dans les résumés générés par l’IA. En 2025, Reporters Sans Frontières a interpellé Google sur des milliers de faux sites d’actualités IA poussés par Discover. Google a fini par publier en février 2026 sa première mise à jour spécifique à Discover, reconnaissant explicitement le problème du clickbait.

Ibou Explorer prend le contre-pied. Pas de résumés IA qui aspirent le contenu des éditeurs. Guillaume Pitel, CTO du projet, l’affirme : “Les AI Overviews de Google illustrent parfaitement le problème systémique qu’on dénonce. Google aspire le contenu des éditeurs, le synthétise dans ses propres résultats, et l’utilisateur n’a plus besoin de visiter la source.”

Chez Ibou, chaque contenu recommandé est évalué par un scoring multi-dimensionnel : qualité rédactionnelle, score de risque sur les sujets sensibles (YMYL, pour Your Money Your Life), détection de contenu IA basse qualité, expertise de la source. Le pipeline filtre d’abord les sites par un seuil de qualité minimum (performance technique, absence de pollution publicitaire, contenus travaillés), puis chaque article passe par cette grille. Le système distingue le “slop”, ce remplissage généré en masse par l’IA, des contenus réellement travaillés. Selon Guillaume Pitel, “un journaliste qui utilise un LLM pour améliorer sa prose tout en apportant son expertise, son investigation, ses sources, ça reste un contenu de qualité”. Un mécanisme de diversité a aussi été intégré pour casser les bulles de filtre, sujet sur lequel l’équipe a beaucoup travaillé pendant la phase bêta privée.

La marche d’après : applications, images, moteur conversationnel

Ibou Explorer n’est que la première brique. Selon Grégory Pairin, directeur marketing d’Ibou, des applications mobiles Android et iOS doivent compléter l’accès navigateur début avril 2026. La couverture éditoriale de la bêta est déjà large : politique, économie, international, société, sciences et tech, culture et loisirs, sport. La plateforme est accessible gratuitement sur explorer.ibou.io, sans inscription obligatoire, la personnalisation venant ensuite avec un compte.

A lire :  Sundar Pichai annonce que Google Search va devenir un « gestionnaire d'agents » façon Jarvis : la fin du moteur de recherche tel qu'on le connaît ?

La prochaine verticale annoncée est la recherche d’images, avec des cas d’usage envisagés pour le shopping. Viendra ensuite le moteur conversationnel complet, capable de répondre directement aux questions des utilisateurs en s’appuyant sur des sources multiples. Au cœur de ce dispositif : Mimesis, l’algorithme de ranking maison présenté par Sylvain Peyronnet en janvier 2026 sur le Substack d’Ibou. L’objectif annoncé est de classer les résultats sans dépendre des milliards de signaux de clics dont dispose Google.

L’enjeu dépasse le moteur grand public. Babbar envisage de fournir son index web à d’autres acteurs IA européens, levier de revenus potentiellement important. Selon Peyronnet, “les LLM, les chatbots, les agents ont besoin d’accéder au web. Si cette couche d’accès reste américaine, la souveraineté sur les modèles eux-mêmes est un leurre”. Plus de 90 % des recherches en ligne en Europe transitent aujourd’hui par Google.

Un modèle économique en construction

Côté monétisation, Ibou prévoit de la publicité contextuelle, de l’affiliation et des fiches entreprises. La publicité s’intègre dans Explorer, mais sans traqueurs utilisateurs. Peyronnet estime qu’avec des éléments de contexte suffisants, la publicité peut être aussi performante que celle qui exploite les données personnelles. L’équipe réfléchit également à un mécanisme de reversement aux éditeurs dont les contenus apparaissent dans les réponses, sans avoir encore arrêté de modèle précis.

Sylvain Peyronnet situe le seuil de rentabilité à un niveau accessible : selon lui, une activité qui génère 20 ou 30 millions d’euros par an en France peut faire tourner un moteur très rentable. Les coûts opérationnels annuels se chiffrent en quelques millions d’euros, là où ils atteignaient des dizaines de millions il y a quelques années.

Un manifeste public engage Ibou sur la transparence algorithmique, le respect du robots.txt, le pluralisme de l’information et le renvoi de trafic vers les sources. Des outils de type Search Console sont prévus pour permettre aux éditeurs de comprendre pourquoi leurs pages sont ou ne sont pas indexées. Le vrai défi, Peyronnet le reconnaît lui-même, reste la notoriété et les moyens pour l’obtenir. Son credo tient en une phrase : “L’adhésion la plus durable ne vient pas des discours, elle vient de ce qu’on livre. Un crawler qui marche. Un index qui grossit. Un produit qui donne de bons résultats. Des éditeurs qui voient leur trafic. Montrer, pas promettre.”

Pour Xavier Niel, l’équation est claire : ce sont “des gens qui savent de quoi ils parlent, qui ont déjà construit quelque chose de solide et qui ont une vision claire de comment réaliser un moteur souverain”. L’année 2026 dira si Ibou tient l’échéance qu’il s’est fixée publiquement. Pour l’instant, Explorer est en ligne, l’index grossit, et la bêta tourne depuis cinq semaines.

Je suis Ethan, journaliste spécialisé en intelligence artificielle et nouvelles technologies. Je couvre l’actualité de l’IA agentique, des grands modèles de langage et des outils qui transforment nos usages numériques. Mon objectif : rendre accessibles les avancées technologiques les plus complexes, avec rigueur et sans jargon inutile.