Mercredi 21 mai 2026, les notifications ont commencé à tomber aux premières heures de la matinée. Les salariés de Meta basés à Singapour ont été les premiers informés, selon Bloomberg. Puis l’Asie, l’Europe, les États-Unis. En une journée, 8 000 personnes ont appris qu’elles perdaient leur emploi. C’est 10 % des effectifs mondiaux du groupe. Les plus importantes suppressions de postes depuis « l’année de l’efficacité » de 2022-2023, quand Zuckerberg avait déjà supprimé 21 000 emplois.
Mais ce n’est que la partie visible. En avril, Meta avait déjà annoncé l’annulation de 6 000 recrutements prévus et la réaffectation de 7 000 salariés vers des postes liés à l’intégration de l’IA. Total de l’opération : 21 000 postes affectés (8 000 suppressions + 6 000 annulations + 7 000 réaffectations). Sur un effectif de 80 000 personnes, c’est plus d’un quart de la force de travail qui est touchée.
Mark Zuckerberg, dans une note interne publiée mercredi, a réitéré son objectif de fournir une « superintelligence personnelle » aux utilisateurs du monde entier. Il se dit « triste » de la situation. Mais les chiffres de ses investissements racontent une autre histoire : celle d’un patron qui a fait son choix. Et ce choix, ce sont les machines.
L’arithmétique brutale
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Les chiffres financiers expliquent tout. Meta prévoit d’investir entre 125 et 145 milliards de dollars en 2026 en dépenses d’infrastructure, principalement pour l’IA. C’est presque le double de 2025. C’est l’équivalent des dépenses cumulées des trois dernières années dans ce domaine. En février, Meta a signé un accord avec AMD portant sur l’acquisition de millions de puces pour un montant minimal de 60 milliards de dollars.
Où trouver l’argent ? En partie dans la masse salariale. Zuckerberg l’avait annoncé sans détour fin janvier : « Des projets qui auparavant auraient nécessité de grosses équipes sont maintenant menés à bien par une seule personne de grand talent. » Il avait ajouté : « Nous parions sur les contributions individuelles et réduisons la taille des équipes. »
Susan Li, directrice financière, avait chiffré le gain : les agents de codage IA ont augmenté la productivité des ingénieurs de 30 % depuis début 2025, les utilisateurs intensifs constatant des gains encore plus importants. Si chaque ingénieur produit 30 % de plus, il en faut mécaniquement 30 % de moins pour le même résultat. Et si l’IA permet à une seule personne de faire le travail d’une équipe entière, les équipes deviennent superflues.
La logique est implacable. Meta investit 145 milliards dans l’IA. L’IA rend les employés plus productifs. Les employés plus productifs permettent de licencier les moins productifs. Les licenciements financent en partie les 145 milliards. C’est un cercle qui se nourrit de lui-même. Et les 8 000 qui perdent leur emploi cette semaine sont le carburant de ce cercle.
Les 7 000 réaffectés : former ses propres remplaçants ?
La réaffectation de 7 000 salariés vers des postes IA est la partie la plus troublante de l’opération. Selon un mémo interne rapporté par le New York Times, Janelle Gale, DRH de Meta, a précisé que ces employés rejoindront quatre nouvelles organisations dédiées au développement d’outils et d’applications IA. Ces structures adoptent ce que Meta appelle des « AI native design structures » : moins de managers par employé, chaîne de décision raccourcie, organisation plate.
La question que tout le monde pose sans oser l’écrire : ces 7 000 personnes sont-elles en train de construire les outils qui les remplaceront ? Si les agents IA de Meta rendent les équipes superflues (c’est la thèse explicite de Zuckerberg), alors les employés réaffectés à l’IA travaillent, littéralement, à leur propre obsolescence. Et quand les outils seront prêts, une prochaine vague de licenciements visera les 7 000 qui les ont construits.
Meta dément cette lecture. L’entreprise affirme que la transformation IA crée autant de postes qu’elle en supprime, dans des fonctions à plus forte valeur ajoutée. Mais le ratio est éloquent : 8 000 supprimés, 7 000 réaffectés, et les nouvelles structures sont conçues pour fonctionner avec moins de monde.
La « superintelligence personnelle »
Le mot-clé de toute la stratégie Meta est « superintelligence personnelle ». Zuckerberg l’a utilisé dans son mémo interne de mercredi, dans sa lettre aux investisseurs en août 2025, et dans la description du Meta Superintelligence Lab, créé début 2026 avec une équipe de 50 chercheurs recrutés personnellement par le CEO (dont plusieurs transfuges d’OpenAI, attirés avec des offres allant jusqu’à 100 millions de dollars).
La « superintelligence personnelle » est la terminologie maison de Meta pour désigner une IA sur-mesure qui surpasserait l’intelligence humaine, adaptée aux besoins individuels de chaque utilisateur. C’est l’inverse de l’approche entreprise d’Anthropic (Claude pour les professionnels) et de l’approche plateforme de Google (Gemini Intelligence intégré au système). Meta veut une IA qui vous connaît personnellement, qui accède à vos conversations Facebook, vos photos Instagram, vos messages WhatsApp, et qui agit en votre nom.
Le clone IA de Zuckerberg, que nous avions décrypté le 13 avril, s’inscrit dans cette vision : un avatar 3D photoréaliste du CEO capable de dialoguer avec les 72 000 salariés (désormais 72 000 moins 8 000, soit 64 000). Les 7 000 réaffectés travailleront notamment sur ces technologies d’IA personnalisée.
Le métavers enterré, l’IA au premier plan
Reality Labs, la division métavers, a cumulé plus de 80 milliards de dollars de pertes opérationnelles depuis 2020. En début d’année, 1 500 employés de la division métavers avaient déjà été licenciés. Le projet n’est pas officiellement abandonné, mais il est relégué au second plan. Les casques Quest se vendent peu. Le métavers social n’a pas pris. Les lunettes Ray-Ban avec IA intégrée sont le seul succès de la division.
La technologie d’avatars 3D photoréalistes développée par Reality Labs trouve cependant une seconde vie dans le clone Zuckerberg et les outils d’IA personnalisée. Les 80 milliards de pertes ne sont pas totalement perdus : ils ont produit les briques technologiques que Meta réutilise maintenant pour l’IA. C’est un pivot discret mais significatif.
Le contexte : tout le monde licencie
Meta n’est pas seul. Microsoft a lancé la même semaine un plan de départs volontaires pouvant concerner jusqu’à 8 750 personnes (7 % de ses effectifs). OpenAI a perdu trois dirigeants en un seul jour (notre hors-série du 17 avril). Anthropic, malgré sa croissance fulgurante, envisageait de retirer Claude Code du plan Pro par manque de capacité (avant le deal SpaceX).
L’industrie tech dans son ensemble est en train de vivre la même transformation : les effectifs humains baissent pendant que les dépenses en infrastructure IA explosent. Les analystes de Wedbush Securities estiment que la stratégie de Meta dans l’IA « est plus disciplinée » que lors du précédent cycle d’investissement (le métavers), ce qui est une façon polie de dire que cette fois, les licenciements servent un objectif clair, pas un fantasme de science-fiction.
Ce que ça change pour la France
Meta emploie des milliers de personnes en France, principalement à Paris (Station F), et sa présence dans l’écosystème numérique français est massive : Facebook reste le premier réseau social, Instagram domine les 18-35 ans, WhatsApp gagne du terrain. Les licenciements annoncés cette semaine touchent des salariés dans toutes les régions du monde. Le nombre exact de postes supprimés en France n’a pas été communiqué.
L’ironie est que la France se bat au même moment pour protéger ses créateurs contre le pillage de leurs œuvres par les IA (notre hors-série sur la loi Darcos bloquée à l’Assemblée, 12 mai). Pendant que le législateur français ne parvient pas à inscrire un texte à l’ordre du jour, une entreprise américaine licencie des milliers de personnes pour financer des modèles d’IA entraînés, entre autres, sur des contenus francophones.
Zuckerberg a conclu sa note interne en affirmant qu’aucun autre licenciement n’est prévu cette année. Mais il avait dit la même chose en 2023, avant de supprimer 21 000 postes. Et cette fois, il n’a plus besoin de le dire : l’IA le fera pour lui.

Je suis Ethan, journaliste spécialisé en intelligence artificielle et nouvelles technologies. Je couvre l’actualité de l’IA agentique, des grands modèles de langage et des outils qui transforment nos usages numériques. Mon objectif : rendre accessibles les avancées technologiques les plus complexes, avec rigueur et sans jargon inutile.