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L’IA veille sur nos aînés — Robots, capteurs et algorithmes entrent dans les maisons de retraite françaises

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La nuit, dans un EHPAD, une chute sur deux n’est pas détectée. Au Pays Basque, un robot nommé Kompaï déambule dans les couloirs pour surveiller les résidents endormis. À Montpellier, un petit humanoïde aux yeux verts tient la main d’une enfant de huit ans pendant sa séance de radiothérapie. En Vaucluse, un capteur IA alerte les soignants en moins de dix secondes. L’intelligence artificielle ne remplace pas les aides-soignantes — elle veille quand elles ne peuvent pas être partout.

Le problème de trois heures du matin

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Dans un EHPAD français, la nuit est le moment où tout peut basculer. Un résident se lève, perd l’équilibre, tombe entre le lit et la table de nuit. Personne ne l’entend. L’équipe de nuit — souvent deux ou trois personnes pour plusieurs dizaines de résidents — fait ses rondes, mais ne peut pas être partout en même temps.

On estime que la moitié des chutes nocturnes en EHPAD ne sont pas repérées. Certaines ne sont découvertes qu’au petit matin, quand les équipes de jour prennent le relais. Entre-temps, la personne au sol a pu rester immobile pendant des heures — avec les conséquences que l’on imagine sur des os fragiles et un moral déjà éprouvé.

La France compte environ 7 500 EHPAD accueillant 600 000 résidents. Le secteur traverse une crise profonde : pénurie chronique de personnel soignant, conditions de travail dégradées, et une pression médiatique intense depuis le scandale Orpea. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle arrive non pas comme un gadget futuriste, mais comme une réponse concrète à un problème que tout le monde connaît sans savoir le résoudre.

En Vaucluse, un œil qui ne dort jamais

La société C2S, basée à Apt dans le Vaucluse, a développé VA²CS — un système de capteurs optiques couplé à une intelligence artificielle qui détecte tous les types de chutes, 24 heures sur 24, sans que le résident n’ait rien à porter ni à actionner.

Le fonctionnement est aussi simple qu’efficace. Un capteur installé dans la chambre analyse les mouvements en temps réel. Si une chute est détectée, l’alerte est émise dans les dix secondes qui suivent. Le soignant reçoit une notification et peut effectuer une levée de doute à distance grâce à un bref enregistrement visuel de l’événement — ce qui permet de comprendre les circonstances de la chute et d’adapter la prévention.

Le système revendique un taux de détection de 100 %. Aucune chute non détectée depuis son déploiement, selon l’entreprise. VA²CS est aujourd’hui installé dans plus de 2 700 chambres réparties dans six pays européens, et équipe des groupes majeurs du secteur : Edenis, Domidep, Colisée, et le groupe Solemnes.

« Nous apprécions particulièrement l’enregistrement de l’événement pour analyser la cause des chutes afin que nous puissions agir en conséquence », témoigne Nicolas Salandini, PDG du groupe Solemnes. Car l’IA ne se contente pas de détecter : elle apprend. Au fil des données collectées, elle identifie des modifications de comportement — ralentissement de la marche, activité réduite, déambulation inhabituelle — qui peuvent être des signaux précurseurs d’une chute à venir.

La différence avec les systèmes traditionnels — médaillons d’alerte, bracelets à bouton-poussoir — est radicale. Ces dispositifs supposent que la personne est capable d’appuyer sur un bouton après une chute. Or dans de nombreux cas, elle ne le peut pas, soit parce qu’elle est désorientée, soit parce qu’elle a perdu connaissance. VA²CS résout ce problème en supprimant l’intervention humaine dans la chaîne de détection.

Au Pays Basque, Kompaï fait sa ronde

À l’EHPAD Adarpea d’Arcangues, dans les collines du Pays Basque, un robot d’un mètre vingt circule dans les couloirs. Il s’appelle Kompaï — « compagnon » en basque — et il fait partie des meubles depuis 2020.

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Développé par KOMPAÏ Robotics, installée sur le site technopolitain Izarbel de Bidart, ce robot est le fruit de plus d’une décennie de recherche. Son fondateur, Vincent Dupourqué, a conçu un assistant polyvalent capable d’assurer des tournées de surveillance, de diffuser de la musique ou un film pendant les repas, d’accompagner les résidents dans leurs déplacements grâce à un système breveté d’aide à la mobilité, et de transmettre des données de santé aux plateformes de suivi.

La nuit, Kompaï effectue des rondes autonomes selon la cartographie de l’établissement. Ses capteurs détectent les personnes, les animaux et les obstacles. Les soignants voient en temps réel ce que voit le robot et peuvent prendre le contrôle à distance si nécessaire.

« J’avais été interpellée par des reportages du Japon où les robots font partie intégrante de la vie des personnes âgées », confie Frédérique Harivongs, directrice de l’EHPAD d’Arcangues. L’architecture récente de l’établissement — grands couloirs, plateaux dégagés — facilite la circulation du robot.

Kompaï a aussi été vendu à trois autres EHPAD en France, ainsi qu’au Québec et en Allemagne. L’entreprise, passée par l’Atelier de l’innovation de la Communauté Pays Basque, collabore avec la mutuelle Intériale et le groupe IMA. Un projet connexe, SYRIACA, teste un robot de transport de poches de chimiothérapie à la clinique Belharra de Bayonne.

Miroki : le robot qui apaise les enfants et intrigue les EHPAD

À l’Institut du Cancer de Montpellier, depuis octobre 2024, un petit robot jaune aux grands yeux verts accompagne les enfants pendant leurs séances de radiothérapie. Il s’appelle Miroki, et il résout un problème que personne n’avait su résoudre autrement.

Pendant une séance de radiothérapie, l’enfant est seul dans une pièce sans fenêtre — ni parent, ni soignant ne peut rester à cause des rayonnements. Miroki, conçu par la startup parisienne Enchanted Tools, reste auprès de l’enfant. Il lui donne la main, agite ses oreilles, adapte ses sujets de conversation — dinosaures, princesses, football — à chaque jeune patient.

« Georgia, la première patiente, avait huit ans et venait en pleurant. Grâce à Miroki, elle a commencé ses séances avec le sourire », raconte le Dr Julien Welmant, radio-thérapeute à l’ICM, à l’origine du projet.

Le robot, conçu par Jérôme Monceaux et Samuel Benveniste, pèse 30 kg et mesure 1,27 mètre. Il se déplace sur une sphère roulante et peut porter des charges légères grâce à ses bras articulés. Alimenté par une IA conversationnelle, il comprend les ordres vocaux et adapte ses réponses en temps réel.

Mais Miroki ne se destine pas qu’aux enfants. Il est testé depuis 2024 à l’hôpital Broca de l’AP-HP à Paris, dans le Living Lab de gérontologie, pour le transport de matériel et l’assistance logistique. Cinq sites de l’AP-HP doivent le déployer. À terme, Enchanted Tools vise la production de 500 robots dès 2025, commercialisés à 30 000 euros l’unité, avec une durée de vie de cinq ans et un coût global estimé à 70 000 euros.

L’ambition est claire : les EHPAD sont dans le viseur. Un robot capable de pousser des chariots, de transporter des plateaux, de tenir compagnie la nuit et de divertir le jour pourrait alléger considérablement la charge des équipes soignantes.

L’IA diagnostic : le CHU de Limoges contre les hospitalisations inutiles

L’IA dans les EHPAD ne se limite pas aux robots et aux capteurs de chute. Au CHU de Limoges, un projet de « géronto-technologie » utilise l’intelligence artificielle pour établir des diagnostics à distance et éviter des hospitalisations souvent traumatisantes pour les personnes âgées.

Le principe : quand un résident présente des symptômes, le personnel saisit les données dans une tablette. L’IA analyse les informations et propose un diagnostic que le service de gériatrie du CHU vérifie à distance. Le médecin traitant garde la main sur la décision finale — l’IA est un outil d’aide, pas un substitut.

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« L’intelligence artificielle n’a pas vocation à remplacer les soignants. C’est le médecin traitant qui va en faire l’usage, en s’appuyant sur des infirmiers qu’il va falloir former à ce dispositif », précise le Pr Achille Achilla, chef de pôle de gérontologie clinique au CHU. L’enjeu est particulièrement critique dans les zones de désert médical, où l’accès à un gériatre peut prendre des semaines.

Le vrai enjeu : libérer du temps humain

Le fil rouge de ces innovations est le même que dans tous les articles de cette série : l’IA n’arrive pas pour remplacer les humains, mais pour leur redonner du temps là où ils sont irremplaçables.

Une aide-soignante qui n’a plus besoin de faire trois rondes nocturnes à pied — parce qu’un capteur ou un robot surveille les chambres — peut consacrer ce temps à un résident angoissé qui a besoin de parler. Un gériatre qui reçoit un pré-diagnostic fiable peut se concentrer sur les cas complexes. Un animateur libéré de la logistique des repas par un robot peut organiser un atelier de mémoire.

L’État a engagé 600 millions d’euros sur cinq ans pour doter les établissements de technologies numériques dans le cadre du plan de relance post-Covid. Une centaine d’EHPAD français ont déjà accueilli des robots sociaux sous différentes formes : le phoque Paro pour les résidents Alzheimer, le petit humanoïde Nao pour la stimulation cognitive, Buddy de Blue Frog Robotics pour la compagnie et les rappels de médicaments, Zora pour les ateliers de mémoire en 19 langues.

Mais le déploiement reste freiné par deux obstacles majeurs : le coût — un robot à 30 000 euros reste un investissement lourd pour un EHPAD public sous pression budgétaire — et l’acceptation par le personnel, qui peut percevoir la technologie comme une menace plutôt qu’un soutien.

La clé, selon les directeurs d’établissement qui ont franchi le pas, est l’implication des équipes dès la conception. « Le robot est un moyen de dire que nous entrons dans une autre ère, et d’interpeller les jeunes générations — regardez, il y a de la technologie dans les EHPAD ! », observe Frédérique Harivongs. Dans un secteur qui peine à recruter, l’argument n’est pas anodin.

La nuit tombe sur l’EHPAD

Il est trois heures du matin dans un EHPAD du Vaucluse. Un capteur VA²CS détecte un mouvement anormal dans la chambre 14. En dix secondes, l’alerte arrive sur le téléphone de l’aide-soignante de garde. Elle vérifie la vidéo : Mme Dupont s’est levée et a perdu l’équilibre près de la salle de bain. Elle est au sol, consciente, mais ne peut pas se relever seule. L’aide-soignante est là en deux minutes.

Sans le capteur, la chute aurait été découverte à six heures, lors de la ronde du matin. Trois heures au sol dans le noir. C’est cette différence — ces trois heures — qui justifie à elle seule l’entrée de l’IA dans les maisons de retraite.

L’intelligence artificielle ne résoudra pas la crise des EHPAD. Elle ne comblera pas le manque de personnel, ne réparera pas les salaires insuffisants, ne guérira pas la solitude. Mais elle peut faire en sorte que personne ne reste au sol trois heures dans le noir sans que quelqu’un le sache.

C’est peu. C’est énorme.

Je suis Ethan, journaliste spécialisé en intelligence artificielle et nouvelles technologies. Je couvre l’actualité de l’IA agentique, des grands modèles de langage et des outils qui transforment nos usages numériques. Mon objectif : rendre accessibles les avancées technologiques les plus complexes, avec rigueur et sans jargon inutile.