Dr Alhassane Makanéra Kaké: « Les mines constituent une malédiction surtout pour la Guinée. »

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Dans un entretien accordé à nos confrères d’Evasion Fm, le Dr Alhassane Makanéra Kaké, a apporté des détails sur le mode de fonctionnement de l’économie guinéenne avec ses problèmes mais aussi ses solutions. Il y a également donné des précisions sur l’exploitation abusive des mines à Boké Et ses conséquences sur le plan économique.

Bonjour Docteur ! Est-ce que Kassory Fofana va réussir si on lui facilite la tâche parce qu’il a quand même la confiance

Là, il fallait lui laisser nommer que ses ministres. Je ne crois pas que si tous les ministres ont été choisis par lui. En Guinée, le président n’a pas l’obligation, ce qui affaiblit davantage le ministre. Je vais vous dire, réellement en Guinée, les blocages administratifs posent assez des problèmes. Dès que Makanéra est nommé, et vous vous êtes Premier ministre, je sais que ce n’est pas vous qui m’avez nommé, c’est le président qui m’a nommé. A qui, je dois avoir le respect ? C’est le président.

On sait que le Premier ministre est le patron du gouvernement, si c’est un homme de rigueur, cela ne l’empêchera pas d’imposer ses règles aux différents ministres.

Juridiquement, d’abord avant qu’on arrive là, moi, je parle du droit et ça correspond au fait. Le Premier ministre guinéen prend un arrêté, les autres ministres prennent l’arrêté, où est la supériorité ? Pour qu’il y ait le pouvoir, il faut que l’un puisse arrêter la décision de l’autre. Dans les autres pays où le Premier ministre est vraiment chef de gouvernement, il prend le décret, les autres ministres prennent l’arrêté. Le Président prend aussi décret. Mais le décret du président peut annuler le décret du Premier ministre.  

Est-ce que dans le cas Guinée, un Premier ministre peut-il prendre un décret ?

Non ! Dans le cas guinéen, c’est non ! C’est ça le problème. C’est pourquoi, je vous dis que le Premier ministre guinéen n’a pas la qualité à faire une réforme de l’administration, parce que pour faire une réforme de l’administration. Il faut que sur le plan juridique que tu as la primauté.

A partir du moment où il n’a pas la possibilité juridique de destituer par exemple un ministre, est-ce que ça veut dire que ces moyens sont totalement limités ?

Oui ! sont totalement limités. Je n’aime pas vous dire beaucoup de choses ici parce qu’il y a le secret professionnel. Mais, moi j’ai écouté ici des ministres qui disent, au Premier ministre ‘’ je ne vous obéis pas, je ne vous reconnais plus’’. Et ils sont restés en fonction. Je ne cite pas les noms mais j’ai entendu ça. C’est impossible ailleurs, quand tu dis ça à un Premier ministre, tu dégages le même jour. La Guinée, c’est un régime présidentialiste.

Mais, à partir du moment où il est parvenu à amener tous les ministres à déclarer leurs biens, est-ce que cela ne veut pas dire aussi qu’il peut avoir des marges de manœuvre par exemple, les empêcher de tomber dans les malversations ?

S’il vous plait ! Rendre les déclarations des biens, c’est formel. Pour la simple raison, on n’a pas la possibilité de suivre le revenu des Guinéens. Mais, c’est facile en Guinée, nous le savons tous. Les fonctionnaires guinéens, quand ils construisent, ils mettent le nom de leurs enfants, de leurs femmes, de leurs cousins. Donc, la déclaration est sans effet. Moi, par exemple, on me nomme ministre tout de suite, je déclare deux bâtiments. Je fais 50 bâtiments pendant que je suis ministre, je mets au nom de mes enfants ou de mes cousins ou ma maman.  Je connais même de cas où l’intéressé est décédé. Donc, pour éviter des problèmes, je déclare toujours les deux mais j’ai déjà fait 50, ou est le problème ? C’est comme ça que ça se passe. C’est un faux débat. C’est formel.  

Le problème, il faut pouvoir mettre en place tout un mécanisme pour au moins réduire cela. Par exemple, ceux qui ont l’autorisation de construction ou que le propriétaire d’un bâtiment qu’il puisse déterminer l’origine de sa richesse. Si moi, je dis, ma fille qui a 4 ans à une maison (R+5) quand même, la justice doit pouvoir trouver celui qui est derrière la fille et comment elle a gagné cet argent-là. Mais chez nous, la loi ne va pas jusqu’à ce point-là. Ici, on s’est limité à la déclaration formelle et on se limite là. De toute façon, on est dans le cadre constitutionnel. L’idée meurt dès après qu’on a terminé de faire.

Aujourd’hui, on sent votre pessimisme par rapport à cette prévision du Premier ministre, chef du gouvernement, d’atteindre voire de dépasser la Côte d’Ivoire d’ici à deux (2) ans sur le plan de la croissance économique. Selon vous et au regard de la situation économique actuelle de la Guinée, jusqu’où ce gouvernement pourrait aller ?

Le gouvernement a atteint ses limites. J’ai écrit en 2015, regardez dans les sites. J’ai dit à partir de 2015, le temps joue contre le gouvernement. Je vais vous dire un facteur important que nous ne voulons pas analyser. Et vous l’avez dit indirectement ici, le gouvernement a eu toutes les chances, lorsque le prix du baril du pétrole a baissé jusqu’à 40 dollars. Le gouvernement n’a pas pu économiser pendant tout ce temps-là de l’argent.

Aujourd’hui, le prix du baril est à 80 dollars, il va aller plus loin. Donc, l’ennemi juré du gouvernement, ce n’est pas les syndicats, c’est le pétrole. Parce que tôt ou tard, sur une période de trois (3) mois, le gouvernement sera vers la nouvelle revue du programme. Le gouvernement sera obligé de prendre une décision impopulaire en augmentant le prix du carburant à la pompe.

Déjà, on y va parce que la proposition a été faite par les émissaires de la Banque Mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). On propose d’augmenter le prix

Avant, on a bloqué. Ce sont des exemples que je vous dis. Il dit quand le baril était à 60 dollars, le gouvernement, au lieu de relancer l’économie, non ! Bientôt il sera en face à régler des problèmes urgents des consommations et de la sécurité. Voilà.

Quand même, on peut avoir d’autres politiques permettant de générer des revenus ailleurs. Par exemple, il peut avoir des taxes, sur l’alcool.

Je suis d’accord, mais on n’a pas de circuit de prélèvement, je veux dire. On n’a pas de traçabilité sur notre prélèvement fiscal. Donc, quand on va créer des nouvelles taxes. C’est d’autres qui vont s’enrichir encore. Il est impossible en Guinée qu’on puisse suivre l’impôt depuis sa naissance jusqu’à son entrée au trésor. Donc, quand on crée des nouvelles taxes, c’est sûr. C’est une partie qui rentre. Et ça va créer d’autres problèmes parce qu’on est incapable de faire le suivi. C’est un autre clan qui se remplit les poches.  

Et si finalement, on comptait sur nos ressources minières ?

C’est là où il y a le problème. La grande question qu’il faut se poser, parce que les gens aiment dire mine, mine. Les mines constituent une malédiction surtout pour la Guinée. C’est une malédiction ! Partez à Boké, avant l’actuelle mine et Boké avec ces mines.

Vous avez constaté quoi sur place ? Fria ne sera d’accord avec vous

On connait Fria. Les gens ont vendu leurs biens après la fermeture de l’usine. C’est ça le danger. Parce que c’est une vie artificielle. Vous ne pouvez pas faire autre chose. J’ai été à Fria en 2005, j’ai tenu une conférence sur les mines. Ma dernière phrase, j’ai dit : les gens de Fria, les habitants de Fria, penser Fria après l’usine. C’était ma conclusion.  D’abord, posez-vous la question avec des millions de tonnes dont on parle. Les mines apportent combien dans le budget de la Guinée pour 2018 ? Je vous dis le chiffre. Les mines n’apportent que mille milliards de francs guinéens. Une seule société l’ARPT à plus de 1500 milliards.

Donc, quand on dit mine, ce qui nous intéresse, on gagne quoi ? Qu’est-ce qui entre dans le budget ? On ne dit pas ce qui va ailleurs, ce qui intéresse le Guinéen, c’est ce qui est comptabilisé dans le budget. C’est mille milliards par an. Alors qu'une seule entreprise sort. Donc vaut mieux de fermer le tout. Il ne faut pas compter sur ça. Donc, quand on dit mine, demandez ça donne combien ? L’exploitation des mines à des conséquences graves sur l’environnement, vous n’êtes sans le savoir. Boké est défigurée.

Maintenant quand on dit la croissance de production, nous devons faire beaucoup attention, c’est la quantité des mines produite. Ce n’est pas sa valeur. La croissance de la Guinée, c’est 1,5 à 2% sans les mines. Quand on ajoute les quantités de ce qu’on prélève pour nous, on fait envoyer ailleurs, c’est ce qui amène à 6%. Il faut être clair. Alors que les mines là nous donnent combien ? 4% de notre budget. Et imaginez, il fait 4% de notre croissance dans le budget 5%. Notre croissance réelle, c’est 2%. Lui, il fait 4% mais la croissance de 2%.

Est-ce que vous êtes en train de faire de prévisions pessimistes ? Est-ce qu’on peut dire que le lendemain des Guinéens risque d’être encore plus difficile que celui que nous vivons maintenant ?

J’ai toujours dit depuis 2015, chaque année, on dira l’autre année, était meilleure à telle. J’avais dit ça, 2015 sera meilleure à 2016. 2017 sera meilleure à 2018. 2018 sera meilleure à 2019 ainsi de suite. Je vous ai dit, c’est écrit et ça été publié sur le site Guépard.net.

 Quelles sont les causes de cette incapacité du gouvernement à répondre aux attentes économiques ?

D’accord ! Premièrement, c’est l’échec dans la recherche de l’administration. Vous le savez, on vous a parlé des fichiers biométriques des fonctionnaires, de ceci, de cela, ça donné quoi ? Ça, c’est un. Vous-mêmes, vous savez cette administration telle que le général Lansana Conté l’a laissée avec des milliards qui ont été investis. Est-ce qu’elle a été reformée ? Donc, l’administration, c’est le moteur du développement. Si on est incapable de reformer l’administration, on ne s’attend à rien.

Deuxièmement, l’incapacité de le faire. Le FMI et la Banque Mondiale l’ont dit toute suite. Ce qui fait qu’on est incapable avec toutes les richesses que nous avons de drainer suffisamment de ressources pour le trésor et nous dépensons le plus. Donc, si vous regardez, on va de déficit en déficit. Si vous regardez la prévision du budget. Moi, je vous dis le chiffre du gouvernement, le taux de la croissance de la dépense était à 4% et le taux de croissance de recette 2%. Si vous faites la projection à long terme, vous allez vous rendre compte que d’année en année, c’est les dépenses qui augmentent et les recettes baissent. À un moment donné, il suffit de faire les calculs de projection, si on ne change pas de politique.

Le gouvernement a ses explications quand même. De ce fait que les dépenses soient supérieures aux recettes. On parle des manifestations de rues qui auraient perturbés des activités minières. On parle en suite de cette subvention qui a été presque triplée à l’électricité de Guinée. On parle aussi de ces mesures d’exonérations dont plusieurs entreprises ont bénéficié. Si on mettait fin à tout ça. Est-ce que la courbe ne va pas être inversée ?

En fait, il y a des acquis qu’on ne peut changer, il faut essayer d’analyser là où on a pris des mauvaises décisions. Les mauvaises décisions, ce sont les exonérations injustifiées. Il faut les annuler. Il faut voir pourquoi. On subventionne l’électricité et voir est-ce qu’il y a possibilité d’économiser. On ne va pas retirer parce que c’est social. Il ne faut pas tout annuler mais il faut regarder comment rendre beaucoup plus rationnel.

Maintenant, le côté le plus important, à un moment donné, il faut qu’on arrête, on abandonne le tout politique pour le développement. Aujourd’hui, nous sommes dans le tout politique. J’ai aimé votre intervention tout à l’heure. D’abord, un ministre qui vient à l’environnement. De fait, qu’il n’est pas installé, on ne fête pas.  Alors tant qu’il n’est pas installé, le sortant n’est pas sorti, c’est lui qui est ministre, il aurait continué, c’est ça l’administration. Tant que l’autre n’est pas installé, vous, vous continuez à exercer votre fonction. Quand je vous dis qu’on a échoué la reforme, c’est un bel exemple terre à terre. Alors que l’autre n’est pas installé, le premier n’est pas sorti, il est ministre. Pourquoi, il n’a pas fait ?       

In Le Démocrate 

                                    

          

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