Dr Dansa Kourouma, président du CNOSCG:"On ne peut pas réduire un peuple au silence quand il vit dans la misère"

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Dans cet entretien accordé à notre rédaction, le président du Conseil national des organisations de la société civile s’insurge contre la violence qui prend de plus en plus de l’ampleur à Boké. Pour le Dr Dansa Kourouma, le boycott du comité de suivi par l’opposition n’est pas une surprise. Pour cela, il sollicite une nouvelle équipe gouvernementale. 

Quelle lecture faites-vous des évènements de Boké ?

Ce que je retiens, ce n’est pas le premier évènement du genre. Donc, il y a cas de récidive. Il y a persistance de désobéissance civile. ça dénote naturellement l’incapacité de l’administration locale à pouvoir anticiper sur ces genres d’évènements. Mais aussi du côté de l’Etat, de respecter ces différents engagements face à la communauté. A cela s’ajoute l’incivisme de la population et aujourd’hui on ne sait pas qui est le meneur à Boké. Chaque groupe de jeunes dirige un contingent. Il y a une sorte d’anarchie qui s’installe au niveau local et ça doit interpeller l’autorité locale et nationale.

Par contre rien ne peut empêcher la population de Boké à se soulever contre ses conditions de vie. J’encourage la revendication. Elle est un moyen d’expression citoyenne. On ne peut pas réduire un peuple au silence quand il vit dans la misère et dans la précarité totale.

Mais cette manifestation doit respecter les droits des autres. Boké c’est une zone carrefour. La fermeture totale de la circulation par les manifestants produit des effets collatéraux. Ça contribue aussi à asphyxier la ville, à causer des dégâts matériels sur les transporteurs qui sont en train la plupart de transporter des produits périssables. Donc, sur ce plan, je leur demande d’humaniser la manifestation pour que la circulation nationale soit rétablie et que la revendication soit bien structurée, jusqu’à l’aboutissement d’un accord que les autorités locales s’engageront à signer cette fois-ci.

La manifestation a été violemment réprimée. Il y a eu 2 morts. Ceux-ci viennent s’ajouter à la longue liste des victimes depuis l’avènement de la 3ème république. Est-ce que cela n’est pas inquiétant pour un pays qui se veut respectueux des droits de l’Homme ?

Les Guinéens se sont spécialisés dans la violence politique. Cette violence-là, on ne peut pas l’imputé simplement aux forces de sécurités. La population guinéenne est devenue de plus en plus violente. Vous savez que les manifestants à Boké sont armés de gourdin, d’arme blanche, toute sorte de machettes. Alors quand une manifestation prend cette allure, c’est l’autorité de l’Etat qui est défiée, c’est la culture sociale qui est menacée. Donc, je déplore les deux morts et je demande une enquête.

Pour une fois, les Guinéens doivent accepter d’enquêter sur les meurtres. Il ne s’agit pas de ramasser les manifestants, aller les mettre en prison. Ceux qui ont tiré et tué doivent aussi répondre de leur actes. Donc, la politique deux poids, deux mesures m’inquiète et interpelle toute la communauté nationale.

Les manifestants qui font des actes de vandalisme doivent répondre de leurs actes. Il faut que la justice s’applique avec équité et responsabilité pour que la lumière soit connue sur ces évènements. Donc, à mon sens, il y a eu beaucoup de victimes pendant la marche démocratique de la Guinée. Ce n’est pas seulement à la 3ème république qu’on doit s'inquiéter. Il y a eu beaucoup de tuerie, sous Lansana Conté. Il y a eu les évènements de 2007, un seul jour il y a eu plus de 300 morts.

Aujourd’hui les personnes qui sont tué lors des manifestations, c’est peut être une cinquantaine. Alors, on ne peut pas dire que c’est ce régime-là, qui est un régime répressif en Guinée. La Guinée a une histoire de régime répressif. Il faut qu’on soit capable de dire la vérité. Une fois encore, que ce régime démocratique fasse différemment les choses que les régimes militaires ou autoritaires. On ne peut pas avoir un régime démocratique sans préserver et respecter les droits de l’Homme.

L’opposition menace de reprendre ses manifestations de rue. D’ailleurs, elle a suspendu sa participation au niveau du comité de suivi. Quel est votre point de vue ?

Je pense que ce n’était pas opportun de suspendre sa participation. L’opposition s’est retirée de la CENI, l’opposition à boycotter l’assemblée nationale, donc si on boycott un comité de suivi de l’accord politique, je ne suis pas surpris. Donc, ça interpelle les autorités, le président du cadre de dialogue de mettre en place les mécanismes qu’il faut pour rassurer l’ensemble des parties au dialogue. Parce qu’un comité de suivi n’est pas un cadre de dialogue, c’est pour monitorer la mise en œuvre des engagements.

Donc, s’il ne fait pas ce travail, chaque partie doit tirer les conséquences. Je ne commente pas le retrait de l’opposition.  Si elle se retire du comité de suivi, je pense qu’elle veut mettre les chances de son côté pour que les rapports de forces nous permettent de bien négocier, pour que les élections se tiennent dans les meilleurs délais. Et tant la manifestation est un droit constitutionnel, elle doit se mener selon dans le respect du cadre légal à la matière. La manifestation passée a été pacifique malgré la grande mobilisation. On doit persévérer dans ce sens et toujours comprendre que la Guinée nous appartient tous. Les actes qu’on pose quand on est dans l’opposition nous rattrapent quand on sera au pouvoir.

L’INIDH fonctionne à peine. Est-ce qu’il n’y a pas nécessité de reformer cette institution ?

Le président de l’INIDH, lui-même, a proposé de reformer les institutions. Donc, on n’a rien à lui apprendre. Parce qu’il s’est rendu compte qu’en dehors de l’INIDH, les autres institutions de la République, les partis politiques, la société civile, les medias rien ne fonctionne normalement, parce qu’on ne respecte pas la loi. D’ailleurs, un pays où l’intérêt personnel, la recherche du quotidien devient la préoccupation essentielle au détriment de l’intérêt de la collectivité, c’est un pays condamné à la précarité. L’indépendance d’une institution se matérialise à 60% par l’indépendance des hommes qui l’animent.

Est-ce que la Guinée n’est pas malade de ses institutions ?

La Guinée est malade des Guinéens, pas de ses institutions. Les institutions sont des structures qui sont régies par des textes de lois, mais ce sont les hommes qui ont élaboré ces textes et lois. Ce sont les Hommes qui les appliquent et ce sont eux, qui se soumettent aux dispositions de la loi. Quand les citoyens d’un pays ne respectent pas la loi, quelle que soit l’institution qu’on mettra en place, même si ce sont les meilleurs textes au monde, si on ne les applique pas, cela ne sert à rien. Il faut que le Guinéen change de mentalité. Aujourd’hui les gens sont nommés sur la base de leurs affinités politiciennes ou de leurs appartenances ethniques ou communautaires. On s’en fout de l’efficacité, du profil. C’est la médiocrité qui bat son plein dans le pays.

Vous avez effectuez récemment une tournée à l’intérieur du pays. Est-ce qu’on peut savoir les motifs et comment avez-vous trouvé le pays profond ?

J’ai une obligation, c’est de restituer au peuple de Guinée ce que j’ai constaté pendant ma tournée. Un rapport est en train d’être fait par les services compétents. Je dois achever l’étape de la moyenne Guinée et ceci permettra naturellement d’avoir une complétude dans mon appréciation. Mais en tout état de cause, l’intérieur du pays manque de tout. Pas de courant, pas d’eau potable. Les infrastructures qui sont installées ne sont pas de bonne qualité parce que les marchés n’ont pas été passés selon les procédures établies en la matière. Ce sont des infrastructures qui sont belles, mais parfois elles sont petites inadaptées et peu durable. C’est le premier constat. Le deuxième constat, les hommes qui doivent gérer ces infrastructures ne sont pas bien formées. Donc, il y a un problème de conscience pour rentabiliser, entretenir ces infrastructures. La troisième chose qui me semble importante, c’est le désintérêt de la population locale face à l’action publique. C’est la grande menace qui guette notre pays. Les institutions de la République ne sont pas écouté par la population du fait que la population ne les fait pas confiance. C’est le gros défi à relever. Ce qu’il faut se réconforter, il y a les maisons qui poussent çà et là à l’intérieur du pays, ce qui est un bon signe de prospérité individuelle. Mais collectivement, il n’y a pas de route. A l’intérieur du pays, le défi de développement est immense et énorme. Rien n’est encore fait.

Votre Message

Je demande à la population de Boké de l’accalmie. Je ne lui demande pas de renoncer à ses droits d’aspirer à des meilleures conditions de vie. Toutes ces sociétés ne peuvent pas intervenir à Boké et que Boké soit dans une situation de pauvreté. Le pouvoir doit nous faire l’économie des multiples annonces, mais poser des actes concrets. Il y a une sorte de cacophonie institutionnelle qui n’est pas dans l’intérêt du développement de notre pays. C’est le bon moment de tirer les leçons et d’aider à avoir une équipe gouvernementale qui prend conscience de la délicatesse de sa mission.

Entretien réalisé par Sadjo Diallo

     

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