Peuls de Guinée : quelques corrections au récit de JA pour la nécessité de rétablir des faits historiques

Jeune Afrique, dans son n° 2721 de la semaine passée a consacré un grand reportage intitulé "Planète peule" sur l’ethnie et la culture peules. Réalisé par François Soudan.

Dans l’ensemble, nous louons ce genre de travail qui contribue à la large connaissance des peuples et de leur histoire. Je trouve donc important que de tels recherches et récits obéissent à une rigueur intellectuelle pour éviter la manipulation à dessein et la falsification intentionnelle ou non intentionnelle de l’histoire.

Avant de rentrer dans l’histoire du Fouta, il y a un passage qui mérite notre attention sur la page 28 dudit document de JA:

« Il y a 50 ans à Conakry, les Peuls étaient des gardiens ou femmes de ménage. Ils dormaient sur des varangues des maisons des colons et vivaient de la générosité des Soussous. »

Pour un observateur étranger, les Peuls apparaissent ici comme un peuple qui voyage à pieds et mendie dans les grandes villes africaines. Ce qui est absolument faux !  Il y a 50 ans, ce que vous dites est d’autant plus impensable que les Peuls étaient encore plus fiers à l’époque qu’ils ne sont aujourd’hui.

S’il est vrai qu’on trouvait aussi des Peuls employés comme des gardiens ou femmes de ménage, vous passez sous silence le fait que les cadres Peuls étaient les plus nombreux dans l’administration coloniale à Conakry et en Basse Guinée. Dans leur province d’origine, Fouta Djalon, les Peuls pratiquaient l’élevage et l’agriculture comme activités principales. Ils n’ont jamais vécu de générosité (mendicité) ni au Fouta ni ailleurs. Le Peul a toujours travaillé et vécu avec le fruit de son travail. C’est pour ça que le Peul a fait du sien le dicton « Il n’y a pas de sot métier. Il n’y a que de sots gens ». C’est d’ailleurs ce qui explique leur réussite qui attise la jalousie de beaucoup aujourd’hui, comme l’affirme JA.

Ce dont on parle généralement en Guinée et que le journaliste traduit ici comme générosité, c’est certainement l’hospitalité reconnue des Soussous qui ont accueilli toutes les ethnies guinéennes en Basse Guinée.  

Concernant le Fouta Djalon, chez moi en Guinée, je relève des points qui nécessitent une rectification, en priant JA d’apporter ces corrections à ses lecteurs qui pourraient utiliser ce dossier comme source d’informations et d’études historiques sur les Peuls.

Parlant du Fouta Djalon, à la page 26 dudit document, on peut lire :

« C’est ici qu’ils (les Peuls) ont exprimé toute leur puissance. Au nom de l’Islam et du pulaaku, deux siècles durant, ils y ont imposé leur loi. C’est d’ici qu’ils ont mené d’interminables jihads contre les impies qu’ils méprisaient. »

Ces propos ne collent pas à la réalité des faits. Les Peuls ont été les propagateurs de l’Islam le plus tolérant du monde. Ils n’ont jamais faits des jihads contre les impies qu’ils méprisaient, comme c’est écrit dans ce document, mais ils ont fait des jihads contre les impies qui les méprisaient en tant que croyants. La preuve de cela est que dans le Fouta, après leur victoire, les Peuls ont continué à cohabiter paisiblement avec des animistes qui bénéficiaient de la protection de l’Etat théocratique qu’ils ont fondé. Ils ont pris des mesures constitutionnelles pour encourager ces derniers à apprendre et à devenir musulmans. Parmi eux, il y avait également des Peuls animistes (Lire).

Toujours dans le document de JA :

« Aujourd’hui, l’Etat théocratique du Fouta-Djalon n’est plus qu’un lointain souvenir. … L’épicentre du Fouta, désormais, se trouve plus au nord, à Labé, la deuxième ville la plus peuplée du pays après Conakry. C’est ici que les décisions se prennent. L’imam de la grande Mosquée a pris le relais des chefs de l’Etat théocratique, les Almamy. Quand il décide, tout le Fouta suit, nous assure-t-on ».

Et, présentant l’imam Elhadj Thierno Abdourahmane Bah de Labé comme celui qui règne sur tout le Fouta aujourd’hui, on poursuit:

« On a peine à le croire : le pouvoir, en Afrique comme ailleurs, nous a habitués au faste. Ici, rien de tel. L’Imam, Elhadj Thierno Abdourahmane Bah, un vieillard de 96 ans modestement vêtu, attend l’appel de l’au-delà dans une maison qui tombe en ruines. Voilà bien longtemps qu’il ne dirige plus la prière dans la mosquée fondée il y a trois siècles par ses ancêtres. Seule trace d’un passé glorieux : aux murs, des photos montrent le vieux au côté de Yasser Arafat. A Labé, certains voudraient que rien ne change. L’Etat théocratique est un idéal à retrouver. Et le pulaaku un trésor à préserver. Elhadj Mohamed Badrou Bah, le fils de l’imam, son successeur désigné, et les quelques notables qui assistent à notre entretien se conçoivent comme les gardiens du temple.»

Non seulement ces propos ne reflètent pas la vérité mais je les trouve très graves et je tiens à ce qu’on corrige ces passages. En réalité, il y a une institution reconnue en Guinée comme représentant la moyenne Guinée (Fouta Djalon) et tous les Haali Pular du pays. Il s’agit de la Coordination Nationale des Haali Pular de Guinée dont le Président actuel est Elhadj Saikou Yaya Barry (Lire).

S’agissant de la Mosquée de Labé dont il est question dans ce dossier, ce n’est pas l’ancêtre de Thierno Abdourahmane Bah qui l’a construite comme c’est affirmé dans ce dossier de JA. Le fondateur du Diwal de Labé et de cette Mosquée est l’ancêtre des Khaldouyankés, Thierno Mamadou Cellou Diallo dit Karamoko Alpha mo Labe (Une famille Diallo, qui est la famille régnante traditionnelle du Diwal de Labé).

Karamoko Alpha mo Labe était d’abord installé à 3 km de Labé, dans un village appelé Missidè Hindè. C’est après 7 jours de Khalwa (isolement religieux), qu’il a vu dans un rêve l’endroit où il doit fonder la Mosquée du Diwal de Labé. D’ailleurs, le nom de la Mosquée en question, c’est "Djoulirdè Karamoko Alpha mo Labe", portant son nom.

L’ancêtre de la famille Bah, Thierno Aliou, s’était d’abord installé au village de Bhubha N’diyan où il fonda son Dudhal (école coranique et centre de culte musulman) qui y est encore, avant de venir à Labé où il fut reçu avec respect et grande hospitalité due à un homme de foi selon les principes du Fouta. D’où son nom Thierno Aliou Bhubha N’diyan.

Pour les Peuls du Fouta, une Mosquée est une maison d’Allah, donc appartient à tous les croyants musulmans et où l’on doit mettre le savoir en avant. Diriger la prière est un honneur que l’on accorde par critère de connaissance et de capacité, même à des hôtes ou étrangers.

Thierno Aliou Bhubha N’diyan était un grand érudit qui a impressionné par ses connaissances et sa sagesse religieuse. Alors, par respect pour cet hôte pieux, la famille régnante du Diwal de Labé, celle de Karamoko Alpha, a permis à Thierno Aliou Bhubha N’diyan de diriger la prière en alternance avec eux. Ainsi, après son fils Thierno Siradio Bah qui a été l’imam, c’est Thierno Mamadou Oury Diallo de Lariya qui a fait la relève. Après ce dernier, Thierno Habib Bah a été l’imam. A ce dernier, succédera son frère Thierno Abdourahmane Bah parce qu’il était reconnu comme le plus instruit à son temps. Ce qui ne donne pas l’exclusivité à sa famille. Son fils Thierno Badrou qui est le premier imam actuellement, tire sa légitimité du fait qu’il est non seulement très brillant (ayant bénéficié d’une bourse d’études pour la meilleure formation grâce bien sûr à la position de son père), réputé très poli et diplomatique, pas d’un droit d’héritage comme on peut le comprendre dans ce dossier. Quant au vieux Thierno Abdourahmane, son père, il était plus craint qu’aimé ou respecté à cause de ses collaborations avec les régimes de Sékou Touré et de Lansana Conté dont il a été ministre. Il était d’ailleurs le dernier époux de la maman du président Conté qui a fait rénover la Mosquée avec l’argent du peuple guinéen. Cette famille comme les autres du Fouta, n’a aucune relation avec les Palestiniens. Sa photo avec Yasser Arafat vient de l’époque où il était ministre des affaires religieuses et représentait la Guinée aux rencontres de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique Mondiale) où le leader palestinien cherchait le contact et le soutien de tout le monde.

En ce qui est des décisions au Fouta actuel, d’ordre social, il y a neuf Diwè dont celui de Labé. L’intervention d’un imam, aussi puissant qu’il puisse être, se limite au Diwal où il dirige la prière. C’est là qu’il s’adresse aux fidèles s’il a un message ou des conseils, pas dans les autres Diwè. Pour une décision concernant tout le Fouta, faute d’autorité politique centrale de nos jours, ce sont les sages de tous les 9 Diwè qui se rencontrent, se concertent pour adopter une résolution. La dernière d’une telle rencontre a été faite à Labé à cause de l’âge avancé de Thierno Abdourahmane Bah. Si le doyen était à Timbi, à Timbo ou à Fougoumba, c’est là-bas que la rencontre aurait eu lieu. Pour rappel, c’est pour une raison similaire, qu’à la fondation de l’Etat théocratique, Fougoumba avait été choisie par exemple comme le lieu de rencontre de tous les chefs des 9 Diwè pour le couronnement des Almamy ou la prise des décisions religieuses: celui de Fougoumba était l’ainé de la famille Barry (celle des Almamy de Timbo).

Pour ce qui est de Labé, même au décès du célèbre leader politique Siradio Diallo, la demande de l’enterrer au cimetière de la Mosquée de Labé a été faite auprès des descendants de Karamoko Alpha (Famille des Khaldouyankés, dignitaires du Diwal de Labé) et non à la famille Bah qui y dirige pourtant la prière.

Pour être clair, contrairement à ce que le régime d’Alpha Condé et ses amis veulent faire croire pour pouvoir justifier un déploiement de l’armée tribale et ses donsos à Labé, il n’y a aucune menace de pouvoir religieux au Fouta Djalon. Les Peuls de cette région sont assez rationnels pour cela. Ce qu’on n’a pas fait au temps féodal et sous l’Etat théocratique, ce n’est pas maintenant qu’on le fera au Fouta Djalon. En effet, jamais les religieux n’ont dirigé au Fouta Djalon. Au Fouta Théocratique, nos ancêtres avaient pris soin de séparer les pouvoirs. Il y a des familles régnantes (qui dirigent l’Etat) et des familles de marabouts (qui enseignent et dirigent les prières). La famille d’Elhadj Thierno Abdourahmane Bah fait partie de la deuxième catégorie.

Ces corrections sont donc nécessaires, d’autant plus que cette étude a été pilotée par l’ami du dictateur guinéen actuel qui mène une guerre anti-peule depuis octobre 2010 avant le second tour de la présidentielle guinéenne. En effet, dans son article du 11/07/2011, François Soudan écrit dans JA :

« Alpha Condé n’a rien d’un tribaliste, cette tare étant à l’exact opposé de ses convictions panafricaines de toujours. Mais même si le second tour de l’élection présidentielle n’a pas été aussi ethnicisé qu’on l’a dit, son adversaire a fait le plein des voix au sein de sa propre communauté, semant ainsi de facto les germes d’une confrontation empoisonnée. » (Lire 1, 2).

Pourtant, ce journaliste ne peut pas dire qu’il ignorait les campagnes ethniques et les démarches régionalistes d’Alpha Condé pour obtenir le « Tout sauf un Peul » ni les agressions anti-peules synchronisées organisées dans les fiefs du RPG (parti d’Alpha Condé). Quand la communauté internationale et même les autorités de la transition demandèrent aux deux candidats de faire appel au calme et demander à leurs militants d’arrêter les agressions ou de ne pas répondre aux violences, seul le peul Cellou Dalein Diallo l’accepta. Alpha Condé refusa de le faire en faisant organiser des manifestations de femmes et de jeunes malinkés devant son domicile, opposés à la paix. C’est grâce à la sagesse des Peuls que la Guinée n’a pas basculé à la guerre civile en octobre 2010.

Au cours d’une conférence de presse organisée le 20 août 2012, le Premier ministre de la transition 2010, Jean Marie Doré, a démenti cette histoire des empoisonnements par les Peuls et Alpha Condé a fait 22 morts peuls et des centaines de blessés graves depuis son investiture au pouvoir dont 7 il y a moins de 10 jours. Tous, des personnes tuées pour avoir pris part à une manifestation pacifique de l’opposition, réclamant des élections législatives transparentes (Lire 1, 2).

Dans une émission de RFI du 9 mars dernier animée par Assane Diop, il est confirmé qu’Alpha Condé a procédé à un nouveau recensement, au mépris de la loi, de 500 000 nouveaux électeurs pour ces législatives dont 400 000 uniquement dans son fief en Haute Guinée (région malinké), donc un recensement ethnique au détriment des autres communautés guinéennes (Ecouter).

Le critique journaliste François Soudan n’a jamais parlé de ces faits !

Est-ce vraiment innocent qu’un journaliste qui est ami d’Alpha Condé et qui participe à sa campagne médiatique, essaye de présenter le Fouta comme une région désormais sous les commandes d’une famille religieuse peule et de surcroit en relation avec des Palestiniens ?

Cela, deux semaines après que le régime d’Alpha Condé ait fait publier dans un autre journal français, Marianne,  que le Fouta Djalon et particulièrement la ville de Labé est devenu un discret sanctuaire où les islamistes intégristes attendent leur heure ? Lire !

Les Peuls du Fouta Djalon ont une culture et une avancée démocratique très remarquables. Ils sont les moins conservateurs, les plus ouverts de tous les Peuls du monde. L’Etat théocratique du Fouta Djalon lui-même, fondé il y a trois siècles, avait été fondé sur des bases démocratiques avec partage et séparation des pouvoirs, à l’image des Etats modernes d’aujourd’hui. Un système comparable à l’Etat helvétique d’aujourd’hui.

Les Peuls du Fouta Djalon sont démocrates, instruits, tolérants, ouverts et défendeurs de la laïcité. L’émergence politique de ces Peuls de Guinée, pays où ils sont la majorité en proportion démographique, ne pourrait qu’avoir un impact positif sur ceux des autres pays. Par contre, l’obstination du régime guinéen à renier leurs droits politiques, à les exclure et à les massacrer à chaque occasion, après le crime contre l’humanité qu’ils ont subi le 28 septembre 2009 et qui est resté impuni, pourrait affaiblir le courant laïc au profit des religieux (avec tous les risques que cela comporte) et les inciter à faire comme ceux du Tchad : prendre les armes pour se défendre et obtenir leur droit. Alors, ce n’est pas seulement la Guinée, mais le monde entier qui le regrettera. Car s’ils sont minoritaires et pauvres au Tchad, en Guinée, c’est le contraire à tout point de vue et, ils en ont assez de l’injustice et de la brutalité étatique (Lire).

 SADIO BARRY,

Ingénieur en Informatique,

Administrateur de guineepresse.info

N.B : j’ai une partie de ma famille qui est de Labé. C’est d’ailleurs le nom d’Abdoulaye Bah Sadio du quartier Mosquée que je porte.